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Autour de l’Amérique Latine : Entre mémoires et expérience

Le mercredi 6 novembre 2013

le message plein d’amitiés et de sourires de Jean Ortiz après le grand succès de cette rencontre autour de l’Amérique Latine…

Le lapin, le bouchon et la révolution.

Nouveau départ. Destination Lyon, huit heures de western ferroviaire pour une Part de dieu, une part seulement. Le ciel déprime et l’âme s’alourdit. A l’extérieur de la « voiture six », c’est le week-end des chrysanthèmes. Dans le wagon, des cris mais peu de thèmes. Une jeune femme très maquillée veut crêper le chignon d’ une vieille acariâtre qui occupe deux places parce que « d’habitude ce train est vide ». Madame a une notion du vide toute relative. Trois agents de la Pif-Paf font irruption dans le compartiment avec délicatesse et voix cinématographique : « Police ! Contrôle d’identité ! ». Camarades «  »sans papiers« , évitez le train entre Pau et Lourdes !! Je mets du temps à m’exécuter, maudissant Guéant, Hortefeux, Valls, et tous les chasseurs de pauvres.. Mais le pandore »n’a pas d’opinion". Il croit que je me fous de sa poire-fruit que je déteste-parce que je cherche ma carte d’identité entre culottes propres et chaussettes. La situation se tend…Ce fonctionnaire est interdit d’humour par sa hiérarchie.

A Lourdes, le train se remplit de pèlerins et rines. La grotte fait toujours bonne recette marchande, même si la vierge, après moult inondations, va finir par devenir marine. Voyager en train, pour qui sait le voir, s’avère désormais plus « pittoresque » qu’une expédition à Potosi. L’exotisme est dans la travée d’en face. La semaine dernière, la loco rendit les armes à tonton Georges, en gare de Sète. Au retour, un « désespéré » trop lucide se suicida sur la voie. « Accident de personne » signale le contrôleur. Ouf, nous allons pouvoir repartir. En bon franà§ais : « personne n’a eu d’accident ». Que nenni ! Le (ou la) poète maudit nous bloque plus de trois heures et les « voyageurs » protestent, qui pour sa « correspondance (ils ne disent plus »changement"), qui pour son match à 20 heures…La beaufitude devient vraiment pandémique.

En ce week-end de rites funéraires, je suis à Lyon pour parler des « révolutions » en Amérique du sud. Une initiative conjointe des associations « Fal, Palenque, Teje, Yo soy 132 ». Un certain José, internationaliste en diable, doit m’accueillir. D’entrée, il me pose trois lapins. A la gare Lyon Part Dieu, il s’égare. Arrivé chez lui, je dois coexister avec deux lapins « béliers-angoras » en liberté. « Béliers », parce qu’ils ont le front de donner sans cesse des coups de front. L’un a perdu l’âme lapine et joue comme le chien qu’il n’est pas avec un gros ballon de l’OL. C’est Vladimir. Joseph, lui, tourne autour de mes souliers comme une toupie velue et inquiétante. De quoi lui souhaiter la myxomatose !

Le lendemain à midi, repas dans un « bouchon », « typique » et sans embouteillage. Ici comme ailleurs, tout est « typique ». La clientèle : bourges et petibourges. On dit que jadis les cabarets qui servaient à boire clouaient sur leur porte les emblèmes de Bacchus, dont la « bouche », un bouquet de paille. Bouche bouchon, le bouchon bouche. Nous partons sans le faire sauter, mais l’estomac ravi, après avoir trinqué à la santé du président équatorien Correa, en visite en France, et dont on murmure, d’après notre G3, qu’il se reposerait pas très loin d’ici.

La salle qui accueille la « journée de solidarité avec l’Amérique latine » s’appelle « La Ficelle », un peu grosse au pays des canuts ; tout est fait ici pour effacer l’histoire et la mémoire de ces insurrections sociales des ouvriers de la soie, réprimées dans le sang. Dans les premiers jours de décembre 1831, descendus de la Croix Rousse, ils se rendent maîtres de la ville, mais faute de programme et de soutien organisé, ils doivent plier devant la reprise en main par soldats et gardes nationaux. On dit à Lyon qu’il y a deux collines : l’une où l’on prie, Fourvière, en attendant le bout du tunnel, et l’autre où l’on travaille et lutte : Croix Rousse, et sa montée en « S » multiples.« Nous en tissons pour vous gens de l’Eglise et nous pauvres canuts, n’avons pas de chemise ». Sans « s ».

A « La Ficelle », de jeunes Mexicaines ont édifié un autel domestique pour célébrer « la fête des morts ». Des masques, des « calaveras » (têtes de morts), côtoient des fleurs aux 1500 femmes assassinées à Tijuana, aux zapatistes. Des « offrandes collectives » pour parler avec les morts, partager avec eux les choses de la vie, mais aussi pour « dénoncer » toutes les injustices, bien vivantes au Mexique. Le pays résiste à la privatisation déguisée de sa compagnie pétrolière, Pemex, un Etat dans l’Etat. Le pétrole fut dans les années 1930 nationalisé par le président nationaliste de gauche, Lazaro Cardenas.

Près de 500 personnes se pressent à « La Ficelle ». Le grand gourou de cette célébration solidaire, c’est Gustavo le Colombien. L’homme, lunettes et bonne bouille, est très apprécié parmi les dizaines d’exilés chiliens, colombiens, argentins, uruguayens… qui irriguent, fécondent, la vie culturelle, sociale, lyonnaise. Certains portent encore les blessures, les traumas (héréditaires) des réfugiés politiques, ou sont « fils de ».

La conférence-débat a été « riche, tonique », me disent-ils. Mon égo surdimensionné envisage désormais une carrière politique ! La révolution vaut bien que l’on mouille la chemise. Un « cours de rééducation politique » plaisante Michel le coquin, enseignant et militant. « Il fait suite à la victoire des cent voix », ajoute-il. Je n’y comprends rien. Je salue les luttes des « sans droits », des « sans voix », des « sans choix », des « sans proies », des « sans toi ». Quiproquo. Il s’agit des cent communistes qui ont voté à 52,9% pour une liste Front de gauche aux prochaines municipales. Quelques élus cocos en restent sans voix et menacent de ne pas respecter le vote majoritaire. Rendez nous le centralisme démocratique ! Vont-ils oser profaner les urnes un jour de Toussaint ? Pierre le syndicaliste, plus coquan que coquin, trouve cela cocasse. Les chansons de Victor Jara, Toto la Monposina, Silvio Rodriguez, Ali Primera, me hérissent les boucles.

Les lapins de José, eux, continuent de donner des coups de front. La soirée latino offre une orgie d’ « empanadas », d’ « arepas », de petits bonheurs, de grandes saveurs…De jeunes amateurs dansent avec grâce un « sanjuanito », puis une « cumbia » « de là -bas », donc d’ici. Les militants et tantes internationalistes sont devenus cuisiniers pour un soir. « Las empanadas, guisadas, jamas seran defraudadas ! ». Et la révolution ? Elle commence là où des hommes et des femmes se retrouvent pour retisser des liens, pour être, et être ensemble.

Jean Ortiz

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