17 octobre 1961. Jour après jour, l’Humanité lutte pour la vérité

article de Maurice Ulrich dans la journal l’Humanité
17 octobre

Depuis 10 ans, le 17 octobre 1961 est commémoré par la ville de Vénissieux avec les associations. Cette année pour la première fois, un président de la république française a pris la parole ce samedi 16 sur le pont de Bezons, le lieu même du début du massacre. Il a fait un premier pas vers la reconnaissance du crime, limité à la seule responsabilité du préfet de police Papon.

Mais nous n’oublions pas le rôle du ministre de l’intérieur, Roger Frey, et les liens nombreux dans l’état de l’OAS qui venait de manquer un attentat contre le général de Gaulle. L’histoire de la guerre d’Algérie n’est évidemment pas simple, les conflits internes au mouvement d’indépendance, le rôle des harkis pendant la guerre et leur traitement indigne après la guerre, les conflits interne au gaullisme, la place du mouvement communiste dans la guerre et après la libération [1], il y a un travail de mémoire partagé qui commence à peine.

C’est bien sûr la colonisation qui est aux sources des crimes et des guerres. Initiée par Charles X en 1830 organisant le pillage du trésor d’Alger pour financer son pouvoir, elle est aux sources de l’accumulation primitive de grandes fortunes françaises comme celle des Schneider.

Mais il reste à la fin que l’état Français, dirigé par la droite et par le parti socialiste [2], est coupable de crimes en refusant d’entendre la revendication d’indépendance du peuple algérien. Il pouvait dans la continuité de la libération en 1945 reconnaitre le droit des algériens à l’indépendance. Les massacres de Sétif en ont décidé autrement. Dans les années 50 aussi, dans le contexte d’un mouvement mondial de décolonisation, la gauche étant majoritaire en 1956 à l’assemblée, la France aurait pu choisir la paix plutôt que la guerre. Guy Mollet, trahissant ses engagements, avec François Mitterrand à l’intérieur, a choisit la guerre.

Oui, c’est bien l’état français qui est le responsable historique de la guerre et de ses crimes.

elle avait 15 ans

17 octobre 1961. Jour après jour, l’Humanité lutte pour la vérité

Dès le lendemain, et malgré la menace de la censure, le journal dénonce la répression, cherche à connaître le nombre de morts, publie des témoignages d’exactions et de tortures. Une exception dans la presse française.

Il fait déjà nuit au soir du 17 octobre. Un photographe de l’Humanité, Georges Azenstarck, revient au journal quand il entend le cri d’un journaliste qui rentre lui aussi. Il fait irruption dans son bureau. « Ils jettent les Algériens à la Seine. » « Son visage était blanc, ses traits décomposés par l’horreur », se souvient-il. Avec d’autres journalistes depuis les balcons de la rue du ­Faubourg-Poissonnière et sur le boulevard Bonne-Nouvelle tout proche, ils voient des corps qui jonchent le sol, « des flics les traînent pour les entasser pêle-mêle devant le cinéma Rex. Des tirs résonnent de tous côtés ». Le lendemain pourtant, le journal ne publie pas les photos. La censure veille, il ne veut pas courir le risque d’être saisi, afin que les lecteurs soient informés de l’essentiel, à savoir la manifestation sans précédent de 20 000 Algériens à Paris. De 1954 à 1962, le journal sera saisi 27 fois et fera l’objet de 150 poursuites. Le choix a été fait à de multiples reprises de ne pas remplacer les articles censurés et de les laisser en blanc pour qu’il soit bien clair qu’il ne peut informer librement. Depuis le début de la guerre d’Algérie, il est chaque jour confronté à ce choix. Dire malgré tout en taisant une partie des faits ou tout dire et voir les articles interdits… Cette fois, la manifestation est trop importante pour prendre ce risque et, malgré les premiers témoignages, on ignore encore la gravité de la répression.

Une pleine page pour dire la colère de 5 000 femmes algériennes

Il faudra près de trois semaines pour que l’Humanité puisse titrer à sa une, le 7 novembre : « 60 cadavres d’Algériens retrouvés en un mois à Paris. » On chiffre maintenant le nombre de morts bien au-delà, pour nombre d’entre eux jetés à la Seine, ce dont témoignera la photo d’une inscription, prise par le photographe de l’Humanité Jean Texier près du pont des Arts : « Ici, on noie les Algériens. » Le 4 novembre, le journal publie un article apportant « des preuves », en très gros caractères, avec en sous-titre : « Tortures, membres brisés, corps jetés dans la Seine. » Mais, dès les premiers jours, c’est sur de pleines pages qu’il interroge, rend compte des manifestations et des grèves de solidarité dans certaines usines de la région parisienne appelées par le PCF et la CGT. Le 19, il relate l’interpellation de Jacques Duclos adressée à Roger Frey, le ministre de l’Intérieur. Le sénateur et dirigeant communiste évoque déjà le chiffre de 20 morts et demande : « Combien exactement ? » Le 20, le journal fait état de 9 000 détenus et de trois cadavres confirmés, les jours suivants de plus de 11 000 arrestations, dont certaines se prolongeront des jours durant dans des conditions que ne cessent de dénoncer les élus communistes et des syndicalistes.

L’Humanité et le journal Libération d’alors (disparu en 1964), dirigé par Emmanuel ­d’Astier de La Vigerie et proche du PCF, sont les seuls de toute la presse française à chercher la vérité et à la dire. L’Aurore a vu 20 000 musulmans manifester « avec violence », encadrés par des ­meneurs FLN ; le Parisien, des scènes d’émeute. Le 21 novembre, l’Humanité consacre une pleine page, là encore, à la manifestation de 5 000 femmes algériennes qui veulent savoir ce que sont devenus leurs maris ou leurs proches. « Elles arrivent de partout, leurs enfants dans les bras. » Mille d’entre elles avec 550 enfants sont arrêtées. À l’hôpital Sainte-Anne, raconte le journal, où des centaines d’entre elles sont enfermées, c’est le personnel qui les libère : « Nous ne sommes pas un camp d’internement. » Le 24, la manifestation de solidarité de 3 000 étudiants et l’appel de 30 intellectuels pour la vérité occupent encore une page. Le 27, de nouveaux témoignages sont annoncés à la une. Des Algériens ont été massacrés à coups de barre de fer. Un autre témoin a vu 30 Algériens jetés à la Seine après avoir été roués de coups, un autre encore a vu un bébé arraché du dos de sa mère et jeté à terre et a entendu un policier crier « il y en a déjà six de crevés »… Le 28, un reportage dans l’immense bidonville de Nanterre est publié avec là encore les récits de terribles exactions. Un rapport du Secours populaire français cite un homme « passé à la paille de fer ».

On ne sait pas tout de ce déchaînement de violence d’État

Le 31, l’appel à la solidarité et contre la répression de la CGT, FO, la CFTC et les syndicats étudiants fait un titre sur six colonnes. Le 1er novembre, le débat au Sénat ouvert par les communistes est publié avec les faux-fuyants du gouvernement… D’autres journaux commencent à évoquer l’ampleur de la répression, les conditions ignobles de détention de milliers d’interpellés pendant des jours et les noyés de la Seine. La vérité va émerger peu à peu pendant des années. Aujourd’hui encore, on ne sait pas tout de ce déchaînement de violence d’État alimentant la haine et un racisme meurtrier, resté encore aujourd’hui un point aveugle de l’histoire de cette sale guerre qui ne voulait pas dire son nom, mais que l’Humanité n’a cessé de nommer."

[1il faut lire les mémoires d’henri alleg, Benjamin Stora restant toujours plus que silencieux sur le rôle des communistes

[2François Mitterrand signant les condamnations à mort sans état d’âme

Voir en ligne : sur l’humanité