AMERICAN PSYCHO : BRZEZINSKI ET L’UKRAINE

Jeudi 24 mars 2022

A lire où à relire, les rêves éveillés de Zbigniew Brzezinki, dans les conclusions de son « Grand Échiquier », dont le sobre sous-titre est « L’Amérique et le reste du monde », et qui est un peu le « Mein Kampf » de la fin de l’histoire triomphante.

Nous sommes en 1997, la Russie est à genoux, avec un alcoolique à sa tête qui a prétendu rétablir la démocratie en tirant à coup de tanks sur le Parlement quatre ans plus tôt, la production industrielle a chuté de 40 % et l’espérance de vie a reculé de dix ans, mais qu’importe, Brzezinski affirme qu’il faut continuer les électro-chocs dans l’intérêt même du patient.

Arrivé à la conclusion, on voit que tout y est :

  • La Russie doit être découpée en trois partie, comme dans une bonne dissertation , une Russie européenne, une République de Sibérie et une République d’extrême-orient. Toute ressemblance avec le plan Ost d’Henrich Himmler serait purement fortuite, d’autant que Brzezinski met les formes et appelle cela délicatement « pluralisme géopolitique ». Mais il ne dit pas pourquoi l’Amérique, selon lui, n’aurait pas à quitter son unilatéralisme pour, elle aussi, se diviser en trois.
  • L’Ukraine doit se « redéfinir comme un État d’Europe centrale », pour qu’on puisse lui faire subir un Anschluss (dans le texte : « politique d’intégration »). Ce qui signifie dire que l’Ukraine, c’est Lvov mais pas le Donbass.
  • Et bien sûr : économie de marché pour tout le monde, afin d’« exploiter » les fabuleuses ressources du pays.

La suite, on la connaît. C’est un peu comme dans la « pêche à la baleine » de Prévert : la baleine se rebiffe et refuse de se faire découper. Et quand des Brzezinski, courroucés, nous demandent d’un ton sévère de retourner avec eux à la pêche à la baleine, on a juste envie de répondre avec le grand Jacques :

" Et pourquoi donc que j’irais pêcher une bête
Qui ne m’a rien fait, papa,
Va la pêpé, va la pêcher toi-même.
Puisque ça te plaît,
J’aime mieux rester à la maison avec ma pauvre mère
Et le cousin Gaston. "

Aymeric Monville, 24 mars 2022

Ci-dessous, un extrait significatif de la conclusion du « Grand échiquier » :

"Dans ces conditions, au lieu de déployer de vains efforts afin de recouvrer le statut de grande puissance qu’elle avait dans le passé , l’élite politique russe devrait comprendre que la Russie doit avant tout se moderniser. Etant donné son étendue et sa diversité, un système politique décentralisé, fondé sur l’économie de marché, serait plus à même de libérer le potentiel créatif du peuple russe et de tirer profit des richesses naturelles du pays.

Une Russie plus décentralisée aurait moins de visées impérialistes. Une confédération russe plus ouverte, qui comprendrait une Russie européenne, une république de Sibérie et une république extrême-orientale, aurait plus de facilités à développer, des liens économiques étroits avec l’Europe et les nouveaux Etats de l’Asie centrale et l’Orient , ce qui accélérerait son propre développement. Chacune de ces trois entités serait également plus apte à exploiter le potentiel créatif local, étouffé pendant des siècles par la lourde bureaucratie de Moscou.

La Russie serait plus encline à choisir l’option européenne si les Etats-Unis menaient à bien le deuxième point de leur stratégie à l’égard de la Russie , à savoir le renforcement du pluralisme géopolitique qui prévaut dans l’espace postsoviétique.

Un tel renforcement découragerait très probablement toute tentation impérialiste. Une Russie post-impériale et tournée vers l’Europe devrait considérer l’initiative américaine comme le moyen de consolider la stabilité régionale et d’empêcher que ne surviennent des conflits le long de ses nouvelles frontières méridionales, foyer d’instabilité. Mais cette politique de consolidation du pluralisme géopolitique ne doit cependant pas être conditionnée par de bons rapports avec la Russie. Au contraire, elle constitue aussi un gage de sécurité au cas où la relation avec la Russie viendrait à se dégrader, car elle entraverait le retour à une politique impérialiste russe véritablement dangereuse.

Aussi le soutien économique et politique accordé aux États nouvellement indépendants fait-il partie d’une stratégie plus large concernant toute l’Eurasie. La consolidation d’une Ukraine souveraine, qui se redéfinirait entre-temps comme un Etat d’Europe centrale et s’engagerait dans un processus d’intégration plus étroit dans cette région, devient un élément crucial de cette politique."