un assassinat fêté comme s’il s’agissait d’un évènement sportif Lettre d’un Nobel à un Nobel...

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Le prix Nobel de la Paix, Adolfo Pérez Esquivel, a écrit une lettre au Président des Etats-Unis. Un courrier de Nobel à Nobel qui mérite d’être lu et diffusé.

Cher Barack :

En t’adressant cette lettre, je le fais fraternellement afin de t’exprimer mon inquiétude et mon indignation de voir comment la destruction et la mort ont pu être semées dans plusieurs pays, au nom de la “liberté et de la démocratie”, des paroles prostituées et vidées de leur contenu afin de justifier un assassinat fêté comme s’il s’agissait d’un évènement sportif.

Indignation face à l’attitude d’une partie du peuple des U.S.A., des Chefs d’Etats Européens ainsi que d’autres pays qui se sont réjouis de l’assassinat de Bin Laden, ordonné par ton gouvernement et ta complaisance au nom d’une pseudo justice.

Vous n’avez pas cherché à l’arrêter afin de le juger pour les crimes qu’il est supposé avoir commis, ce qui engendre le plus grand doute ; l’objectif était de l’assassiner.

Les morts ne parlent pas et face à la crainte de voir l’accusé révéler des faits dérangeants pour les U.S.A., l’issue résidait dans le meurtre avec la conviction « qu’une fois le chien tué, la rage serait éradiquée », sans prendre conscience que vous ne feriez que la propager.

Quand le Prix Nobel de la Paix t’a été décerné, prix dont nous sommes dépositaires en tant que lauréats, je t’ai adressé un courrier où je déclarais : “Barack, j’ai été très surpris que le Prix Nobel de la Paix t’ait été décerné, mais dorénavant en tant que lauréat, tu dois le mettre au service de la paix entre les peuples ; tu as toutes les possibilités de le faire, en mettant fin aux guerres et en t’engageant dans la résolution de la grave situation que vivent ton pays et le monde”.

Tu as hélas alimenté la haine en trahissant les engagements pris vis-à-vis de ton peuple pendant la campagne électorale, notamment de mettre fin aux conflits en Afghanistan et en Irak et de fermer les prisons de Guantánamo et d’Abou Graib en Irak. Non seulement tu ne les a pas tenus, mais tu t’es au contraire engagé dans une guerre contre la Libye, en t’appuyant sur l’OTAN et la honteuse résolution des Nations-Unies la soutenant ; Quand cette organisation majeure, amoindrie et dépourvue de son autonomie de pensée, s’est trouvée dévoyée par sa soumission aux volontés et intérêts des puissances dominantes.

Dans les fondements de l’ONU figurent la défense et la promotion de la paix et de la dignité entre les peuples. Son préambule affirme : “Nous, peuples du monde…”, absents à l’heure actuelle de cet organe suprême.

Je veux évoquer ici un mystique et maître qui a eu une grande influence dans ma vie, le moine trappiste de l’Abbaye de Gethsémani au Kentucky, Thomas Merton, qui a déclaré : “Le plus grand besoin de notre époque consiste à nous purger de l’énorme quantité de déchets mentaux et émotionnels qui pèse sur nos esprits et réduit toute la vie politique et sociale à une aliénation de masse. Sans cette purge domestique, nous ne saurions commencer à voir. Et si nous ne voyons pas nous ne pouvons pas penser”. Tu étais très jeune Barack pendant la Guerre du Vietnam ; peut-être ne te souviens-tu pas la lutte du peuple nord-américain contre cette guerre.

Les morts, blessés et mutilés au Vietnam souffrent encore aujourd’hui de ses conséquences.

Thomas Merton affirmait – à propos de l’édition d’un timbre ayant pour thème The U.S. Army, key to peace », “L’armée états-unienne, une clé pour la paix”– : aucune armée ne peut être la clé pour la paix. Aucune nation ne détient la clé de rien qui n’est pas la guerre. Le pouvoir n’a rien à voir avec la paix. Plus les hommes accroissent le pouvoir militaire, plus ils violent la paix et la détruisent.

J’ai accompagné et échangé avec les vétérans de la Guerre du Vietnam, en particulier avec Brian Wilson et ses camarades, qui ont été des victimes de cette guerre et de toutes les guerres. La vie possède ce je ne sais quoi d’imprévu et d’inattendu, de ce parfum et de cette beauté que Dieu nous a octroyé pour toute l’humanité et qu’il nous appartient de protéger pour léguer aux générations futures une vie plus juste et fraternelle ; rétablir l’équilibre avec la Terre Mère. Si nous ne réagissons pas pour changer l’actuelle perspective de vanité suicidaire qui entraîne les peuples vers les tréfonds où se meurt l’espérance, il nous sera difficile de nous en sortir et d’apercevoir la lumière. L’humanité mérite un meilleur sort.

Tu sais que l’espérance est comme le lotus qui pousse dans la fange pour fleurir dans toute sa splendeur en exhibant sa beauté. Leopoldo Marechal, ce grand écrivain argentin, disait que “c’est par le haut que l’on sort du labyrinthe”.

Je crois, Barack, qu’après avoir perdu ta route en t’égarant sur des chemins de traverse, te voilà dans un labyrinthe où tu ne trouves pas d’issue, si ce n’est celle de t’enferrer de plus en plus dans la violence et l’incertitude, dévoré par la soif de domination, instrument des grands trusts, du complexe militaro-industriel, convaincu de ton omnipotence et que le monde entier est aux pieds des U.S.A., dès lors qu’ils peuvent imposer leur puissance militaire et agresser des pays en toute impunité. Voilà la douloureuse réalité, mais il y a aussi la résistance des peuples qui refusent de se plier face à la volonté des puissants.

Les atrocités commises par ton pays dans le monde sont si vastes qu’elles fourniraient une abondante matière constituant un défi pour les historiens qui voudront analyser et comprendre les comportements, la politique, les grandeurs et mesquineries qui ont conduit les U.S.A. à ce conditionnement des esprits ne leur permettant pas de tenir compte des autres réalités que la leur.

Vous avez fait de Bin Laden, auteur idéologique supposé de l’attaque contre les “Twin Towers”, le grand Satan rouge qui terrorisait le monde et la propagande de ton gouvernement l’a présenté comme l’“axe du mal”, afin de pouvoir justifier les conflits déclenchés permettant au complexe militaro-industriel d’écouler ses productions de mort.

Tu dois savoir que des enquêteurs ont estimé que les évènements tragiques du 11 septembre avaient beaucoup d’un « coup monté », notamment concernant l’avion qui s’est écrasé sur le Pentagone et l’abandon préalable de bureaux dans les « Twin Towers » ; cet attentat qui a servi d’argument pour déclencher les guerres contre l’Irak et l’Afghanistan et aujourd’hui contre la Lybie ; s’appuyant sur le mensonge et la morgue d’un pouvoir prétendant toujours agir pour sauver les peuples, au nom de “la liberté et de la défense de la démocratie”, avec le cynisme de nommer “dommages collatéraux” les femmes et les enfants tués. Une situation que j’ai vécue en Irak, à Bagdad lors des bombardements sur la ville et l’hôpital pédiatrique, ainsi que des crèches, tous victimes de ces “dommages collatéraux”.

La parole est ainsi dépouillée de sa valeur et de son sens, où l’assassinat devient une mort pour que tu puisses affirmer que les U.S.A. ont enfin « mis fin aux jours » de Bin Laden. Il ne s’agit pas pour moi de le défendre sous aucun prétexte, j’ai toujours été contre tout terrorisme, qu’il soit le fait de groupes armés, ou qu’il relève du terrorisme d’Etat auquel se livre ton pays dans diverses parties du monde en soutenant des dictateurs, en imposant des bases militaires et des interventions armées, en exerçant la violence afin de rester par le recours à la terreur l’axe du pouvoir mondial. N’y aurait-il donc qu’un seul “axe du mal” ? Comment le nommerais-tu ?

Est-ce pour cette raison que le peuple des U.S.A. éprouve tant de frayeur face aux éventuelles représailles de ceux qu’ils appellent l’“axe du mal” ? Le simplisme et l’hypocrisie pour justifier l’injustifiable. La paix constitue une dynamique de vie dans les relations entre les personnes et les peuples ; c’est un défi à la conscience de l’humanité ; sa voie est ardue, quotidienne et emplie d’espoir, où les peuples sont acteurs de leur propre vie et de leur propre histoire. Nul ne fait de la paix un cadeau, elle se construit, et c’est ce qui te manque mon garçon : du courage pour assumer la responsabilité historique face à ton peuple et à l’humanité.

Tu ne peux pas continuer à vivre dans le labyrinthe de la peur et de la domination de ceux qui gouvernent les U.S.A., au mépris des traités internationaux, des pactes et protocoles, signés par des gouvernements qui n’en respectent pas les termes et n’en assument aucun des engagements, mais prétendent parler au nom de la liberté et du droit.

Comment peux-tu parler de paix si tu ne respectes rien, si ce n’est les intérêts de ton pays ? Comment peux-tu parler de liberté quand tu détiens dans tes prisons des innocents à Guantánamo, aux U.S.A., en Irak, notamment dans celle d’Abou Graib, et en Afghanistan ? Comment peux-tu parler des droits humains et de la dignité des peuples quand tu les violes en permanence et imposes des blocus à ceux qui ne partagent pas ton idéologie et doivent endurer tes abus ? Comment peux-tu envoyer des forces militaires en Haïti après un tremblement de terre dévastateur et non pas de l’aide humanitaire à ce peuple qui a tant souffert ?

Comment peux-tu parler de liberté quand tu massacres les peuples du Moyen-Orient en propageant guerres et tortures, dans des conflits interminables qui saignent les Palestiniens et les Israéliens ?

Barack : regardes au-dessus de ton labyrinthe, peut-être y apercevras-tu une étoile qui puisse te guider, même si tu sais que tu ne l’atteindras jamais, comme l’a si bien dit Eduardo Galeano. Essaies de garder la cohérence entre ce que tu dis et ce que tu fais, c’est la seule façon de ne pas perdre son cap. C’est un défi de la vie.

Le Prix Nobel de la Paix est un instrument au service des peuples, et jamais pour la vanité personnelle. Je te souhaite beaucoup de force et d’espoir dans l’attente que tu trouves le courage de corriger ton chemin afin de trouver la sagesse de la paix.

Buenos Aires, 5 mai 2011
Adolfo Pérez Esquivel

Un jour comme aujourd’hui, il y a 34 ans, j’ai recouvré la vie ; j’ai été victime d’un “vol de la mort” (supplice consistant à être jeté d’un appareil dans l’eau infligé aux prisonniers politiques, ndt) pendant la dictature militaire argentine soutenue par les U.S.A. et, grâce à Dieu, j’en ai survécu et j’ai du sortir par le haut du labyrinthe du désespoir et découvrir dans les étoiles la voie pour déclarer comme le prophète : “L’heure la plus sombre est celle qui précède l’aube ».

Traduction Pedro DA NOBREGA

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