LES CINQ FILLES DU PERE POPELIN OUVRIER PAPETIER un livre de Mireille Popelin

, par  Mireille Popelin , popularité : 6%

Préface de Bernard Peloille

En ce récit, Mireille, la benjamine des filles du père Popelin sollicite la raison du lecteur, l’émotion que celui-ci peut éprouver procède non d’artifices narratifs mais des circonstances mêmes de la vie de ces cinq filles du peuple et de leur père. Dans la balance des heurs et malheurs, les seconds sont suffisamment lourds pour dispenser de dramatisation, et l’auteur n’en a que trop éprouvé le poids pour amoindrir et sous-estimer les premiers.

La vie du peuple, incertaine, souvent dure, dans les vallées iséroises comme ailleurs, semble exercer une cruauté spécialement méthodique à l’encontre des filles Popelin en leur enfance et de leur père. épouse, et mère des cinq filles, Louise meurt à un âge où l’on devrait avoir encore un long avenir, l’auteur a quinze mois ; Hyppolite, le père, qui n’est pas encore le “père Popelin”, ouvrier, seul, responsable de l’éducation de ses cinq filles, fait front comme il peut ; les filles sont placées dans des familles d’accueil, mauvais tour des nombres impairs ou mauvaise donne, la narratrice est toujours placée seule, privée du soutien moral d’une sœur ; lente et inexorable déchéance du père, jusqu’à ce que l’ouvrier, sans doute appliqué à bien faire, dur à la tâche, ne se dissolve dans la dépendance alcoolique. Dans ces nuées, des embellies : les soutiens de concitoyens —“les David”, “maman Ritou”—, les réconforts de retrouvailles familiales, le recours au père, la solidarité des sœurs ; et le rôle salvateur de l’école publique, des maîtres, de « l’institutrice-assistanre sociale-aide ménagère » aux professeurs de collège.

Dans ce récit, la vie semble souvent emprunter aux ressorts du roman “réaliste” — l’auteur jeune enfant, employée de facto comme valet de ferme, médiocrement traitée, par la famille paysanne en laquelle elle est placée, évoque invinciblement Cosette. Cependant, à l’envers du roman, les jeux ne sont pas faits d’avance, un destin ne décide pas de la réalité. Loin d’être les sujets impuissants d’un roman, les personnages imaginés d’un romancier, bravant des conditions données et des circonstances souvent contraires, les filles Popelin ne sont pas seulement “faites”, elles “se font”, de l’enfance à l’âge adulte, différentes les unes des autres certes mais, toutes, droites et debout. Bien sûr, dans cette “instruction” elles ne méprisent pas les opportunités circonstancielles, ni les appuis d’autrui, mais c’est encore à elles-mêmes qu’elles doivent d’en savoir bien user. Ainsi, la fécondité du soutien qu’apportent à la narratrice ses maîtres d’école et ses professeurs suppose qu’elle-même donne audit soutien ses objets. Aussi bien c’est plus au relâchement conjoncturel de son ressort intime qu’à celui des appuis de ses enseignants, ou au mauvais contexte de sa vie familiale, qui n’y est pas pour rien, que l’auteur, lucide, impute un échec au concours d’entrée à l’Ecole normale d’instituteurs, qui la marqua quoiqu’il fût relatif, « je n’avais plus confiance en moi, écrit-elle, en fait je l’avais voulu cet échec […] j’ai refusé de sauter ».

Imputation a posteriori ? sans doute, pas tout à fait pourtant puisque l’auteur emprunte à son journal d’adolescente. Et l’enfant déjà sait ne pas se défausser sur autrui de ses propres fautes, plus qu’il est inévitable que ne le fasse un enfant encourant une sévère réprimande. Le troupeau de vaches dont elle avait la garde a divagué dangereusement tandis qu’elle dormait, elle « ment effrontément » pour amoindrir sa responsabilité, tout en “sachant” que ni la malveillance des bovins fugueurs, ni même sa fatigue de journées de travail de six heures à vingt-trois heures, ne l’exemptent de sa responsabilité propre. L’expérience par la narratrice enfant de l’intériorité de la loi morale emprunte aussi des voies plus ingrates, tortueuses. L’accusation injustifiée de vol, lui fait sentir, sinon comprendre, que si “Dieu voit tout” comme le lui enseigne à l’envi son accusatrice, en revanche il n’intervient nullement dans ce qui appartient aux hommes, qu’il n’est pour rien, ni dans l’injustice de l’accusatrice, ni dans sa propre conduite honnête, qu’il ne tient par conséquent qu’à l’une et à l’autre d’être, en l’occurrence, juste ou injuste, honnête ou non, morale ou immorale. Bien que le récit ne prenne pas de distance au regard de la déception que suscite chez l’enfant la non-intervention divine à l’appui de la vérité de son innocence, la vie de la narratrice marque bien qu’elle ne suspendit pas sa recherche du juste, du Bien, à une activité divine. En nous disant « je restais extrêmement pudique et discrète sur ma famille, sur mon père » à l’endroit même de personnes dont le soutien lui était acquis, l’auteur ne traduit pas seulement le désir de l’adolescente de ne pas apparaître comme un petit canard dans une couvée de cygnes ou de dénier une situation de notoriété publique, elle exprime également qu’elle n’ajoute pas l’immoralité personnelle à sa déplorable condition en en “monnayant” la dureté.

Les ruptures nécessaires qui successivement scandent toute vie humaine n’ont souvent eu pour la narratrice qu’une figure dramatique d’enchaînements d’absences, de privations, nullement nécessaires. « Commençaient à s’imposer dans ma mémoire ces séparations successives » écrit-elle à propos de la brouille opposant son père et sa grand-mère, qu’elle qualifie d’« abandon », et du placement en famille d’accueil des cinq sœurs qui suppose un démembrement brutal de leur cellule familiale, et qui, en l’occurrence, jette la petite fille dans un milieu hostile : une première famille “d’accueil” sous la férule d’un alcoolique violent, « lieu de souffrance et de peur ».

La fracture incommensurable et irréductible, c’est la mort de la mère qui constitue, plus qu’une “perte”, une absence originelle, absence même en laquelle cette mère — que la narratrice ne peut se représenter que par le truchement de photographies — est en une présence terrible, en quelque sorte présente en creux : « J’avais toujours le sentiment d’être l’enfant sans mère donc sans statut », note-t-elle en évoquant le travail auquel elle devait s’appliquer hors de toutes règles de droit, et dont un ouvrier saisonnier lui révéla fortuitement l’existence. Présence de la mère inconnue dans l’esprit de l’enfant, jusqu’au doute procédant d’une implacable arithmétique morbide sur la légitimité de sa propre existence, vie pour vie, “ma vie contre la sienne”. Mère présente en sa mort, comme un mal induré, encore au moment où la narratrice achève son récit.

Bien différente la “séparation” d’avec le père, que les filles ne subissent pas passivement, et qui s’effectue graduellement, à proportion qu’il se perd dans la boisson et qu’elles acquièrent, ou approchent d’acquérir, précisément un “statut” propre dans la société. Courbes, descendante de l’un, ascendante des autres. En un point de ce double parcours, la narratrice adolescente substitue « père Popelin » à « papa ». N’y voyons pas marque de la banale prise de distance de l’adolescent à l’égard des parents, mais bien plutôt marque d’une distance de sauvegarde d’un être en devenir contre les remous, parfois tempétueux, de la déchéance du père. Le récit donne à penser qu’une distanciation symétrique du père à l’égard de ses filles se produit. Il se laisse aller à prononcer véhémentement leur proscription. « Je pris conscience que mon père voulait être seul […] il ne voulait plus de nous. Et c’était terrible ! » On peut se demander si ce “terrible” ne vaut pas aussi pour le père. La mise à distance de ses filles ne serait pas leur reniement, mais constat qu’elles n’ont ou n’auront bientôt plus besoin de lui, qu’il ne peut plus rien pour elles, qu’elles lui sont déjà en “étrangeté”, dénégation dérisoire de son impuissance à peser sur quelque chose que ce soit, affirmation pathétique d’une prise illusoire sur les choses et les êtres que, plus encore que l’alcool, la vie sépare de lui, anticipation d’une solitude désespérée. Est-ce trop porter au crédit du père Popelin ? Évidemment il n’est pas ange. Mais enfin, l’homme, même en partie défait par la boisson, n’est pas une brute obtuse — le serait-il qu’on ne lui dénierait pas une aptitude à la sensibilité sans lui dénier du même coup la qualité d’homme. La narratrice s’en garde. « Les cinq filles du père Popelin ont réussi à “s’en sortir” », le récit montre que celui-ci ne joua pas qu’un rôle négatif dans ce processus.

Les conditions de vie du père Popelin et de ses filles, ne génèrent pas nécessairement l’engagement militant en opposition aux défauts du régime social et politique, elles peuvent amener à être surtout soucieux de se garder individuellement de retomber en leur empire, ce qui, en soi, n’est nullement illégitime ni méprisable. En revanche un tel engagement militant peut s’enraciner dans lesdites conditions, se soutenir des expériences qu’elles déterminent et qui concourent à former les caractères.

Institutrice néophyte, nommée avec son époux en Algérie, la narratrice, alors très jeune femme, se trouve soudainement dans le champ immédiat de contradictions complexes, où l’on peut facilement perdre et sa vie et son âme, et son latin. La guerre d’Algérie lui « a sauté au visage », « Jean [son époux] et moi n’avions aucune formation politique », dit-elle, consciente qu’en avoir parlé et entendu parler ne constituaient pas une formation politique. A bien lire, nonobstant le point de leur pertinence, il apparaît que ses compréhensions des événements et des hommes, ses jugements, s’articulent alors sur des catégories morales, le juste et l’injuste, le Bien, ce qui ne la dotait pas certes de tous les moyens d’analyse mais la garda, pour l’essentiel, de très fâcheux errements. On peut penser qu’en l’occurrence quelques premiers brins de ce cordeau furent filés dans les expériences de sa prime jeunesse. Ce n’est pas dire que tout jugement, toute représentation formés par la narratrice soient d’indiscutables expressions du juste, du bien, c’est simplement dire qu’ils tendent à en procéder, ce qui est déjà beaucoup.

Les engagements de l’auteur à l’appui de l’égalité entre femmes et hommes, contre toutes les formes de contention, d’oppression et d’avilissement des femmes, fût-ce sous couvert de tradition ou de religion, doivent assurément aux expériences de son enfance, de son adolescence. Il faut observer que la narratrice ne discrimine pas, ne particularise pas les droits qui seraient ceux de l’un ou l’autre genre. Son engagement pour l’amélioration de conditions des femmes est intégré en un engagement politique général dans la lutte pour les droits du citoyen en général, pour le maintien des principes et des formes de la République, Une et Indivisible, comme condition nécessaire du progrès social. Ce qui, au rebours de la tartuferie de nombre de bien-pensants politiques tenant le haut du pavé, la positionne en écho des aspirations communes du peuple dont elle ne s’est pas retranchée.

Avec ce petit livre, c’est la tête haute que la narratrice peut bravement dire en conclusion, à celle qui doit l’entendre : « voici des roses blanches ».

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