La "nuit blanche de résistance" au Vinatier Introduction au débat

, par  Gilbert Remond , popularité : 9%

Je ne sais pas si cette nuit sera blanche, mais elle sera ouverte, comme devraient l’être les frontières qui divisent, séparent et opposent une humanité une et cependant plurielle.

Frontière, fermeture, répression, réclusion, surveillance, déshumanisation, tels sont les prédicats qui feront l’organisation des jours à venir si nous ne réagissons pas, telles vont être les valeurs qui circuleront dans notre hôpital. Elles feront suite aux désastreuses notions de management, d’organisation du travail, d’outil de soin, d’optimisation des moyens, de transfert de compétences et d’activités, de démarche qualité et autres évaluations qui les ont précédés, tels des éclaireurs qui ouvrent la voie. Ainsi après avoir été statistisés, réduits à de simples objets, maîtrisés dans des logiques comptables, nos patients d’hier auront le choix entre une normalisation volontaire ou une thérapie sous contrainte.

Après avoir vidé les services et rempli les prisons, voilà que l’état et ses administrateurs retournent à la case départ avec cependant cette innovation qu’hôpital d’hier et prison d’aujourd’hui vont devenir cette entité originale que nos tartuffes modernes et humanitaires ont appelé unité d’hospitalisation spécialement aménagée ; unité spéciale donc comme on disait autrefois des sections spéciales, où la privation de liberté devrait aller avec la liberté de la parole, où le secret des échanges entre patient et soignant devrait se conjuguer avec mise au secret, c’est-à-dire au contraire, publicité au profit de l’instruction et de l’administration judiciaire de tout ce qui fait l’intimité du prisonnier.

En somme nous retrouvons ce mouvement qu’observait Michel Foucault dans une "sémiotechnique des punitions" quand il voyait au cours du XIXème siècle se mettre en place une nouvelle "anatomie politique" où le corps allait devenir le personnage principal, selon une volonté de recroiser les deux "lignes d’objectivisations divergentes" qui rejetaient d’un côté le criminel désigné comme l’ennemi de tous et que tous ont intérêt à poursuivre hors du pacte citoyen, et le scélérat, le monstre, le fou, le malade, l’anormal qui "relevait d’une objectivation scientifique et d’un traitement qui lui est corrélatif". Cette démarche se poursuivait jusqu’aux conséquences que nous avons connues durant la dernière guerre mondiale. La libération puis le conseil national de la résistance semblaient ouvrir une perspective différente mais attaqué de toutes parts ces conquêtes, telle la sectorisation semblent avoir fait long feu pour nos ramener vers les berges inquiétantes sus décrites.

De même Michel Foucault remarquait que si la prison fondait son rôle en se percevant comme celui d’un appareil à transformer l’individu par la privation de liberté "elle se trouvait engagée dans une série de mécanismes d’accompagnements qui devaient en apparence la corriger, mais qui semblent faire partie de son fonctionnement même, tant ils ont été liés à son existence tout au long de son histoire" l’UHSA nous devons bien le comprendre trouve son engagement et de sa logique dans le mécanisme du monde carcéral selon cette "technologie bavarde de la prison" présente dès sa création. "Technologie bavarde et petit fonctionnaire de l’orthopédie morale" disait Foucault.

Les dix dernières années peuvent en témoigner. Nous avons subi de la part du pouvoir un véritable prêt à penser pour soigner les plaies du social. Ses chroniques ont déferlés, distribuées comme les petits pains de la bonne conscience afin d’endiguer la montée des mécontentements en dirigeant sur autant de boucs émissaires les peurs et les angoisses. Mais il y a aussi qu’à la base quelque chose résiste contre les nouveaux codes et s’expriment par des actes déviants. En effet la révolte s’exprime rarement dans la politique lorsque le politique est perçu comme ne sachant pas répondre aux attentes des plus pauvres. Parce qu’il faut masquer la vraie nature des difficultés, mais aussi parce qu’il faut se défendre contre ses remises en cause, l’ordre dominant fait se succéder des lois contre la délinquance qui ne règle rien. Inefficaces, elles aggravent toujours un peu plus les atteintes aux libertés de tous. Dans "Surveiller et punir", Michel Foucault relevait au chapitre "illégalisme et délinquance" : "ce n’est pas le crime qui rend étranger à la société, il est dû plutôt lui-même au fait qu’on est dans la société comme un étranger, qu’on appartient à cette classe dégradée par la misère dont les vices opposent comme un obstacle invincible aux généreuses intentions qui veulent la combattre…. Il y aurait naïveté de croire que la loi est faite par tout le monde au nom de tout le monde ; il serait plus prudent de reconnaître qu’elle est faite pour quelques uns et qu’elle porte sur d’autres."

Seule réponse aux conséquences de la crise : le sécuritaire, intervient depuis une telle logique, celle des classes dangereuses dont il faut se protéger. Ainsi les prisons ont-elles été remplies avec une population qui, au départ, ne leur était pas destinée (malades mentaux, déshospitalisé, sans papiers, en attente de reconduite aux frontières, jeunes de banlieues dont le faciès ne revient pas, ou mésinscrits dans leur histoire) elle surpeuple des locaux vétustes pour la plupart ou devenus inhumains par les technologies. Ces populations sont devenues ingérables, on demande donc à la psychiatrie de répondre et de se porter au secours de tous les dysfonctionnements.

S’il y a des malades mentaux en trop grand nombre dans les prisons c’est qu’ils ne devraient pas y être, mais bien plutôt à l’hôpital comme malades, non comme prisonniers. Pour le reste c’est la prison elle-même comme réponse aux maux de la société qu’il faut réinterroger. Et plus sûrement encore la société elle-même qu’il faut re questionner et changer.

Il est temps de comprendre qu’à toujours vouloir aménager les systèmes qui s’imposent à nous comme seule réponse possible ce sont nos propres comportements et positionnements que nous aliénons. En effet, contrairement à ce que certains peuvent prétendre la conflictualité n’est pas qu’en nous, nous n’en sommes que le miroir ; ces contradictions existent dans la société, entre ceux qui gouvernent et les gouvernés, entre ceux qui détiennent les richesses et ceux qui les produisent. Il existe des alternatives à faire autre chose, d’autre politiques que celles que l’on nous propose qui redonneront de vrais moyens humains, comme budgétaires. Il faut sortir du rang, faire comme le disait Kafka un pas en dehors de celui des assassins et retrouver des communautés de lutte comme nous le proposons ce soir. Retrouver notre droit au débat sur des thèmes qui sont nôtres. Enfin concernant le soin psychique des prisonniers je pourrais reprendre ce jugement porté par Frantz Fanon sur la colonisation : "il n’a pas dépendu de nous que dans cette guerre des phénomènes psychiatriques, des troubles du comportement et de la pensée aient pris de l’importance chez les acteurs de la pacification ou au sein des populations pacifiées. La vérité est que la colonisation dans son essence se présentait déjà comme grande pourvoyeuse des hôpitaux psychiatriques. Dans différents travaux scientifiques nous avons depuis 1954 attiré l’attention des psychiatres français et internationaux sur la difficulté qu’il y avait à "guérir" correctement un colonisé, c’est-à-dire à le rendre homogène de part en part à un milieu social de type colonial." Changer les mots, colonisé par prisonnier et nous risquons d’obtenir le même résultat, d’ailleurs ne disait on pas jadis colonie pénitentiaire….Les jeux de la sémantique restent ce qu’ils sont et ils disent parfois plus que leurs énoncés et en effet regardons dans le réel de ce temps colonial, il continue de déployer dans la nuit les conséquences des massacres et des humiliations perpétrées. Les phénomènes observés par Frantz Fanon, lion de s’estomper sont au contraire commués au titre de la charge intergénérationnelle sur les descendants des victimes d’hier et en effet nous pouvons observer qu’une grande majorité de prisonniers s’originent de ces géographies historiquement stigmatisées sur lesquelles la colonisation poursuit ses effets dévastateurs.

Cette nuit blanche sera ouverte, sur la littérature d’abord par ce que souvent romanciers et philosophes ont su percevoir par leur position dans l’écriture les grands mouvements visionnaires. C’est dans l’imaginaire qu’ils peuvent prendre consistance c’est par l’écriture qu’ils se transmettent en image puis par des témoignages de différents secteurs du social, la justice la psychiatrie, l’enseignement, l’économie, enfin par leur rencontre et leur mise en perspectives avec chacun parce que chacun en possède une part.
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