La Décroissance, ou la gauche réactionnaire, par Luc Marchauciel

Février 2010

Une petite devinette pour commencer : à quel endroit pouvait-on lire en décembre 2009 les lignes suivantes ?

« Notre société fait de nous des individus hors-sol. Nous devenons à l’instar des tomates sous serre des humains sans racine. Il est même malvenu d’être né quelque part, d’avoir une identité. N’en déplaise à Cohn-Bendit et aux membres de la jet-set, nous sommes quelques milliards à avoir besoin de racines. Ne nous laissons pas intimider et osons dire que cette mondialisation est une »immondialisation« , qu’elle est sale, qu’elle détruit les humains et la planète. Osons l’antimondialisme. »

Vous avez une idée ?

  • National-Hebdo ?
  • Présent ?
  • L’Action Franà§aise ?
  • Une publication quelconque des Jeunesses Identitaires ?

Bien essayé, mais non.

En fait, le journal qui a publié cette prose vert-de-gris s’appelle La Décroissance[1], et il ne se revendique pas de l’extrême droite, mais plutôt de la gauche et de la mouvance dite « altermondialiste ». On peut d’ailleurs remarquer ici que cette mouvance a dû se battre pendant toute une décennie pour faire admettre par les journalistes qu’il fallait utiliser pour la désigner l’étiquette « altermondialiste » et non « anti-mondialisation », faà§on de prendre acte de son internationalisme viscéral et de son choix d’une autre mondialisation plutôt que du refus de la mondialisation. Peine perdue, car voici qu’un journal très en vogue dans ce milieu remet au goût du jour l’« antimondialisme », dans un encadré intitulé « La relocalisation contre le mondialisme ».

Précisons toutefois dès le début de cet article qu’une formule telle que : « Osons le local sans les murs », ou d’autres passages de cet encadré, ne relèvent en rien d’une idéologie xénophobe et d’extrême-droite. La référence à l’extrême droite (ou à Proudhon par la suite) fait allusion à un discours passéiste omniprésent, et pas à une quelconque forme de xénophobie ou d’antisémitisme, qui sont évidemment totalement absents du discours décroissant. Mais il ne faut pas s’étonner si dans une fraction de l’extrême droite, celle qui s’abreuve à la pensée d’ Alain de Benoist et qui s’auto-qualifie d’« identitaire », on peut estimer que : « Le concept de décroissance déploie des idées plus qu’intéressantes et nombreuses d’entres-elles convergent avec les idées et les valeurs défendues par les identitaires. (…) l’axiome central et novateur de la décroissance, que partagent pleinement les identitaires, réside sans conteste dans la remise en cause du dogme progressiste. »[2]

L’objet de ce texte est donc de montrer, en parcourant le numéro de décembre du journal La Décroissance, que le dérapage sur l’« antimondialisme », qui peut provoquer un appel d’air vers l’extrême-droite, ne relève pas que de la maladresse, mais qu’il prend ses racines dans un mode de pensée que l’on peut qualifier d’authentiquement « réactionnaire ». J’entends ici « réactionnaire » au sens propre du terme, à savoir une sorte de volonté de faire tourner la roue de l’histoire à l’envers, en expliquant à tout bout de champ que « c’était mieux avant »[3] et en dénonà§ant à longueur de colonnes les dangers du Progrès. Ces thématiques sont traditionnellement celles de la droite conservatrice de type pétainiste, et on ne laboure pas sans risques ces terres antimondialistes et traditionnalistes, même si c’est pour y cultiver de la Décroissance bio écocitoyenne… I

Voici donc, en piochant de-ci de-là , ce que l’on peut lire dans La Décroissance, en se limitant volontairement à ce numéro de décembre 2009. Je précise que j’ai naturellement choisi de mettre l’accent sur ce qui me hérisse le plus le poil. Dans le gloubiboulga qui constitue la pensée décroissante, chacun pourra éventuellement retrouver ses petits, et je peux partager par exemple un rejet du capitalisme, du gâchis et des inégalités qu’il engendre, ou encore une certaine apologie du calme et de la tranquillité. Je ne veux pas recopier ici tout le journal, il est disponible en kiosque, mais pointer tout ce qui selon moi construit une cohérence réactionnaire qui explique ce dérapage sur l’« antimondialisme ».

C’était mieux avant, quand il n’y avait pas tout ce tout.

Plusieurs articles du numéro de décembre viennent illustrer la Une de saison, sur laquelle un Père Noël hilare vide dans la poubelle son sac de cadeaux (voiture, console de jeux, téléphone portable, ordinateur, avion, mais aussi montre ou verre de vin !), sous le titre « Trop de tout ». Car c’est cela le fonds de commerce de la Décroissance globale : nous souffririons de produire trop de tout. De tout, vraiment ? D’armes ou de 4X4 pour citadins, très certainement. Mais ce « de tout » pour lequel les décroissants veulent aller vers le moins englobe donc aussi la nourriture, les transports en commun, les vélos, les livres, les appareils électro-ménagers, etc. ? Ceux qui un peu partout dans le monde sont privés de « presque tout » apprécieront.

Mais à ceux-ci, comme aux autres, La Décroissance propose la « simplicité volontaire ». Ainsi, chaque mois le journal nous présente un portrait d’un de ces héros qui se prive volontairement. Ce mois-ci, page 7, c’est Jean-Yves qui s’y colle. Et Jean-Yves est quelqu’un de bien parce qu’« Il vit sans voiture, sans télévision,sans téléphone portable, sans… Sa richesse est celle de la relation et du don, sa force, celle de la liberté ». Tin tin tin ! Jean-Yves, sculpteur de son état, nous dit gagner 350 euros par mois, mais c’est encore trop à son goût : « De toute faà§on, j’aimerais ne rien gagner du tout. Mon rêve serait de n’avoir aucun revenu, 0 ». Bon, mais comment il fait Jean-Yves ? Ben, en fait, des gens lui donnent des trucs, un copain l’emmène en camion pour récupérer son bois (car le camion, voyez-vous, à§a peut quand même être utile à l’occase). En échange, Jean-Yves donne énormément. Il donne énormément de cours de sculpture (enfin, de « grattage sur bois », tient-il à préciser). Et comment s’intitule cet article à propos de Jean-Yves ? « Un précurseur » ? « Un modèle pour nous tous » ? « Un gars bien » ? Non. « Un prophète », plutôt, pour ne pas trahir cette empreinte de religiosité qui imbibe la Décroissance.

Si Jean-Yves est le praticien de la simplicité volontaire mis en avant ce mois-ci, Paul Ariès en est le théoricien systématique numéro après numéro. Paul Ariès est « politologue », c’est à dire qu’il est à la manière des chroniqueurs insupportables qui peuplent les médias un type qui n’est spécialiste de rien mais qui donne son avis sur tout, le plus souvent en brassant du vide. « Politologue », c’est en quelque sorte un genre de philosophe pompeux dont on comprendrait toujours ce qu’il dit. Et, ce mois-ci, Paul Ariès excelle encore une fois dans l’art de la politologie, dans son long papier intitulé « Besoin de rien envie de toi (Peter et Sloane, 1984) ». Car Ariès semble avoir piqué le truc de son compère sociologue-philosophe Philippe Corcuff, qui aime citer dans la même phrase Merleau-Ponty et Alain Souchon[4].

Donc : on a « trop de tout » et de toute faà§on on a « besoin de rien ». Car, sous le patronage de nos deux tourtereaux bêlant qui ont ensuite trahi la cause de la simplicité volontaire en chantant « C’est la vie de château avec toi », le maître à penser du journal élève le niveau et vise les cimes de la généralisation philosophique :

« Nous devons organiser l’éloge du vide face au constat du trop-plein. Le vide est en effet nécessaire en toute chose… L’invention du zéro a permis de penser le vide et de multiplier les constructions intellectuelles. Le silence est la mesure incontournable en musique. Toute croyance religieuse se bâtit également sur une relation à l’absence : dans le christianisme, c’est le tombeau du Christ ; dans l’Islam c’est la chaise vide qui rappelle que l’on attend le douzième Imam ».

La démonstration mathématico-théologique est éblouissante, le lecteur en conviendra aisément. Qu’il sache que celle-ci fait partie du dernier paragraphe, intitulé « Éloge du vide », un titre-programme qui a des airs de mise en abyme, tant ce vide que revendique Paul Ariès décrit parfaitement le contenu de son argumentation. En ce sens, rarement auteur aura été aussi cohérent….

Évidemment, en conclusion, Paul Ariès ne rate pour rien au monde la tarte à la crème anthropologique des « sociétés traditionnelles qui avaient tout mieux compris que nous autres Modernes aliénés »[5]. Sans que l’on ne sache généralement, et en tout cas ici, quelles sont ces « sociétés traditionnelles », qui ne sont ni nommées ni situés dans le temps ou dans l’espace, ce qui permet de les amalgamer en une catégorie fourre-tout bien pratique et à qui l’on peut faire dire en gros ce que l’on veut : « Les sociétés traditionnelles acceptaient le vide avec sérénité car elles privilégiaient la cohésion sociale sur la concurrence. On ne craignait pas le vide car chacun avait la certitude d’occuper une place »

Effectivement, dans la société d’Ordres qui a existé « traditionnellement » en France sous l’Ancien Régime, par exemple, chacun savait très bien quelle était sa place et qu’il ne pourrait pas en bouger. C’était bien rassurant. Surtout pour les 2% qui constituaient la noblesse et le clergé et que les 98 autres % nourrissaient par leur travail.On se demande bien pourquoi ces imbéciles de gueux ont semé la zone en 1789-1793, alors que tout était pourtant si bien réglé. Sans doute étaient-ils aveuglés par les Lumières qui vantaient le progrès et le changement. Car la Décroissance n’aime pas le progrès, et s’en prend par exemple p. 4 à Franà§ois Hollande qui, le salaud, défend ce que la décroissance appelle « le catéchisme de l’idéologie progressiste ». La formule est belle et La Décroissance devrait essayer de la breveter, Benoît XVI voudra peut-être l’utiliser. En attendant, La Décroissance met tout le monde dans le même sac progressiste :

« Droite et gauche n’ont plus dans la tête que la perspective d’une société d’opulence même si, pour cela, il leur a fallu casser les cultures et les résistances populaires ».

Il faudrait écrire un courrier au journal pour demander à Paul Ariès qu’il soit un peu plus explicite et qu’il n’hésite pas à révolutionner l’histoire sociale en nous citant plus précisément des exemples de ces « résistances populaires » à la perspective d’une « société d’opulence ». J’ai beau être historien de formation et avoir un peu bossé sur les mouvements sociaux, je n’ai pas en tête d’images de manifs aux cris de : « Plus de liberté, moins de pain ! » ou encore de grèves réclamant « moins de tout ».

Mais nul doute que le politologue va nous sortir à§a de sa besace….

C’était mieux avant, quand il n’y avait pas tous ces objets

Venons-en maintenant à quelque chose de moins spirituel et de plus concret. Car, Paul Ariès n’a pas peur de balancer des noms et de citer précisément la cause de notre malheur, de notre oppression.

Le grand capital ? Les religions ?

Mais, non, vous n’y êtes pas : « les objets ».

« Ce »trop de tout« est d’abord celui des objets qui nous emprisonnent. Un chiffre : on estime qu’un logement moyen contient en moyenne 10 000 objets contre 300 au XIXe siècle. »

Oh putain, en voilà un chiffre qui fait peur ! 10 000 objets, ma bonne dame, mais où va-t-on ?

Oui, non, parce que c’est vrai qu’a priori, on serait tentés de répondre à Paul Ariès : « so what ? » En quoi est-ce là un truc qui « nous emprisonne » [rien que à§a !] ? Là aussi, on voudrait savoir.

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Vos réactions

  • jack freychet 17 février 2010 10:44

    Alors que beaucoup crèvent la gueule ouverte et d’autres manquent de l’essentiel pour se loger se vêtir, se nourrir, se soigner etc…pas seulement chez nous on ne peut que rejeter la décroissance, slogan pour bobo nanti ou croyant l’être. Je suis par contre pour la réduction des gaspillages, l’avènement du durable, l’élimination du jetable et la réduction tous azimuts des inégalités, la préservation autant que faire se peut de la faune et de la flore.

    C’est possible rapidement, sur les court et moyen termes, en remettant en cause ce que je j’aurais pu dénommer moi aussi « l’immondialisation  » capitaliste qui laisse sur le carreau en 365 jours autant de victime qu’il y en eut pendant les cinq années qu’a duré la seconde guerre mondiale.

    Encore faudrait-il en avoir la volonté politique sans attendre quelque messie venu d’ailleurs, ni même nous poser en donneurs de leà§ons, et balayer devant notre porte pour retrouver le chemin du progrès économique sans lequel il ne peut y avoir de progrès social, mais également de la vraie solidarité avec les autres peuples dont les membres aspirent presque tous à vivre en paix et à travailler là ou ils ont des attaches pour peu qu’on leur en laisse les moyens.

    Qui ne sait d’où il vient, ni où il est, perdant ses repères, en est réduit à des conjectures. Seules nos racines, non pas raciales, les gènes sont interchangeables et échangeables, voire mutants, mais culturelles et sociales, fruits des luttes passées, en ce quelles ont, ne serait-ce que potentiellement, valeur universelle et peuvent donc être partagées (celles des autres aussi, la réciproque est vraie), nous permettent d’échapper à cette incertitude.

    Est-on solidaire des peuples des pays sous développés ou même en voie de développement, peut-on accueillir dignement les migrants en acceptant chez-nous les directives de l’Union Européenne et de sa commission , la concurrence libre et non faussée, la casse des services publics, les délocalisation et bientôt de notre système de retraite par répartition…, les diktats de l’OMC, du FMI, en tolérant les interventions militaires de l’OTAN sous couvert ou non de l’ONU, dans une tentative de recolonisation de la planète pour le contrôle des matières premières et des voies de communications, l’asservissement des peuples au capital, dans l’indifférence trop générale alors qu’il est de bon ton de faire repentance pour les exactions de même nature commises au nom de nos aïeux.

    D’Amérique du sud en Asie en passant par l’Afrique et l’Europe les exemples sont légions ; du Congo pour l’appropriation de ses ressources naturelles à l’éclatement de l’ex Yougoslavie sous la pression expansionniste du capitalisme allemand, avec les manipulations médiatiques de l’interventionniste Kouchner, en passant par l’Afghanistan, l’ Irak comme partout ou il y a du gaz et du pétrole, au Tibet pour le lithium et l’eau, en Palestine ou Israël se livre au nettoyage ethnique pour l’eau du Golan, le gaz off shore de la bande de gaza et l’espace vital …

    Les idéaux de 1789 ont inondé l’Europe sans le recours à l’Internet. Imaginons ce que pourrait peser face aux puissances d’argent, une France redevenue Souveraine, son peuple ayant retrouvé ses racines révolutionnaires, encore faudrait-il l’y aider pour ne pas laisser le champ libre à l’extrême droite, dont le poids dans l’opinion va bien au-delà de ses scores électoraux, ainsi qu’aux héritiers des synarques d’avant guerre que dénonce Annie Lacroix- riz dans son livre « Le choix de la défaite- les élites franà§aise dans les années trente  ».

    Le contexte international ne doit pas, toutefois, conduire, ainsi que le font certains alter mondialistes et une partie importante de la gauche à négliger les problèmes intra- muros, les conséquences des délocalisations, le chômage, la baisse du pouvoir d’achat en bref les difficultés de la vie quotidienne qui, si elle ne sont pas prises en compte et résolues autrement que par des promesses préélectorales, réactiveront la bête immonde.

    Mais prétendre que les sept lignes en exergue ont des relents « verts de gris  » (je n’ai pas consulté leur suite) est méconnaître ce que fut la réalité du nazisme de sa rapide ascension après la « grande guerre  », jusqu’aux camps d’exterminations massives en passant par Dachau dont tout un chacun aurait pu connaître l’existence en 1933, la nazification de la Wehrmacht, Oradour sur Glane, les pendus de Tulle et les centaines de Lidice à l’Est…

    Jack Freychet, issu d’une longue lignée de migrants déraciné et replanté lui-même à deux reprises.