Visio-conférence sur la sécurité du 26 mars 2021

Débat Sécurité : Contribution d’une éducatrice en prévension spécialisée

2 avril

La visio-conférence du 26 mars organisée par les communistes du Rhône avec les sections de Vénissieux et Vaulx-en-Velin est une nouvelle preuve de la vitalité communiste pour répondre aux questions concrètes posées aux milieux populaires. Après la conférence du 11 décembre sur la politique et les quartiers populaires, les débats du 26 mars ont réunis près de 100 participants de toute l’agglomération lyonnaise. Cela confirme l’importance de cette question pour les communistes, devant le piège que du Front National et de son instrumentalisation dans le débat politique depuis des décennies. Face à l’insécurité, il n’y aurait que deux attitudes, le déni ou le populisme. C’est faux, et la richesse de ce débat le montre avec force !

Voici la contribution au débat de K. éducatrice en prévention spécialisée, syndicaliste.

La prévention spécialisée (PS), née d’une pratique militante d’après-guerre, vise à prévenir la marginalisation et à faciliter l’insertion ou la promotion sociale des jeunes et des familles sur un territoire prescrit, notamment les Quartiers Prioritaires de la Politique de la Ville (QPV). La mission de PS est singulière et guidées par des principes d’action essentiels : libre adhésion, absence de mandat nominatif, respect de l’anonymat et le travail en partenariat. En faisant preuve de capacités d’adaptation face à la diversité des situations rencontrées, la PS a pour principal terrain d’intervention la rue.

Le travail de rue et la présence sociale étant d’ailleurs des caractéristiques fondatrices de la PS.

En étant présent continuellement, de manière adaptée et régulière, les éducateurs dits « de rue » rencontrent une diversité de personnes présentes dans les territoires (habitants, élus, partenaires). Ce mode d’intervention, par immersion dans le milieu naturel de vie des jeunes, a pour premier objectif de proposer une offre relationnelle et éducative aux jeunes rencontrés. Cette action éducative et sociale en direction des 12/21 ans tend à donner à chacun : « la possibilité, quel que soit sa fragilité ou sa vulnérabilité d’accroitre sa capacité à agir, dans une société qui se caractérise par sa complexité, l’accélération des modes de vie et des rapports sociaux de plus en plus déshumanisés ».

Elle reste essentiel pour viser et accompagner ceux qui ne sont pas ou plus en lien avec les dispositifs institutionnels de socialisation.

Ainsi, par une présence fréquente dans l’espace public, les éducateurs de PS établissent une relation de confiance avec les jeunes en leur garantissant l’anonymat et en leur laissant le choix d’adhérer ou pas à un accompagnement éducatif, mutuellement défini. Ancrée sur un territoire, proche de la population et travaillant en réseau avec les acteurs concernés par les questions de jeunesse, la PS agit dans la durée, avec les individus, les familles et les groupes. Issue des valeurs de l’éducation populaire, elle vise leur émancipation et leur indépendance.

La PS a connu au cours des dernières années de profondes évolutions avec une fragilisation de ses financements, l’émergence de nouvelles problématiques (décrochage scolaire, radicalisation, mineurs non accompagnés), une hétérogénéité au niveau national des orientations fixées par les autorités délégataires, conduisant à un morcellement de son identité, une perte de repères et de sens du cœur de métier.

Dans un contexte de pauvreté et de précarité grandissantes, les freins liés aux problématiques de repli social et communautaire, aux processus de désaffiliation, à la banalisation des pratiques addictives, aux disparités de territoires (difficulté de mobilité, de logement…) mettent les équipes au défi d’imaginer de nouveaux modes d’action pour rendre possible l’accompagnement des jeunes vers l’autonomie et contribuer à l’amélioration du vivre ensemble sur les territoires.

Pour le débat qui nous occupe aujourd’hui….

La Prévention Spécialisée est une mission spécifique de l’Aide Sociale à l’Enfance qui s’inscrit dans des politiques en faveur de la jeunesse, de l’éducation, de la prévention de la délinquance et de la politique de la ville. Elle concerne donc autant la prévention des inadaptations sociales, que la prévention du danger ou du risque de danger et la prévention des conduites à risque, dont la délinquance n’est qu’une des voies possibles. En d’autres termes, la prévention spécialisée ne lutte pas directement contre la délinquance juvénile mais, avec d’autres acteurs, elle y contribue dans le cadre d’un projet global de territoire.

Dans la pratique, les éducateurs de PS ne sont pas très à l’aise avec la question des comportements des jeunes, a fortiori des comportements délinquants. Et encore moins à l’aise avec les politiques de prévention de la délinquance. Leur premier mouvement est de condamner l’approche autoritaire et répressive qu’ils supposent prévaloir parmi les acteurs de la prévention de la délinquance, tandis que leur pratique serait quant à elle motivée par l’envie d’aider les jeunes qui commettent des actes délictueux. Il s’agit pour les éducateurs plus de prévenir la délinquance que d’agir directement sur les pratiques délinquantes des jeunes et les en préserver en amont, estimant que l’action préventive peut avoir une influence. A contrario, la prévention de la délinquance renvoie à une doctrine d’action publique connotée sur le plan politique et est contraire aux valeurs de leur métier.

D’abord, pour les éducateurs de PS il s’agirait d’insister sur le fait que leur public n’est pas réductible aux jeunes délinquants. Missionnés pour intervenir sur des territoires présentant des risques d’inadaptation sociale, ils entendent porter leur action auprès de l’ensemble des jeunes qui y résident voire de leurs familles. Ensuite, ils parlent plus volontiers de « conduites à risque ».

Selon eux, la marginalisation des jeunes se traduit par un ensemble d’éléments : des conflits familiaux, du décrochage scolaire, des difficultés financières, une attirance vers les groupes de pairs, des comportements asociaux… et possiblement des conduites délictuelles. A leurs yeux, l’acte délinquant n’est pas une qualité morale ou un attribut personnel mais une pratique, un moment ou une étape dans une trajectoire de vie. Il prend en effet souvent place dans une posture, voire une forme de présentation de soi que les éducateurs appellent le « costume du délinquant », endossé par des jeunes qui surestiment leur bravoure, méprisent apparemment les règles et les normes, défient les adultes et les lois.

Le pari des éducateurs est de cerner autre chose que ce que les jeunes eux-mêmes laissent apparaître. A l’égard des comportements déviants ou délinquants, ils leur signalent leur présence comme une « porte de sortie » et un moyen de rentrer dans la norme. Mais l’absence de réprobation ne signifie pas un assentiment. Et les propos des éducateurs, durant le temps de la relation avec les jeunes, relèvent très souvent de l’incitation à changer de comportement. Il apparaît dès lors que l’acte délinquant peut être le support d’un travail éducatif, mais seulement lorsque cet acte pose problème aux jeunes : lorsqu’ils se sont fait prendre (interpellation, mise en examen, incarcération), lorsqu’ils se sentent en danger ou lorsqu’ils aspirent à un changement dans leur situation.

Travailler sur les motivations, rappeler les interdits, développer l’empathie envers les victimes, annoncer les risques encourus et parfois les peines prévues par la loi… sont au final autant de moyens de prévention du passage à l’acte ou de la récidive. Globalement les éducateurs ne veulent pas réduire la personne qui est le jeune aux actes délictuels qu’il a posés.

Il vous faut savoir que les éducateurs de PS exercent leur activité dans le cadre d’une mission de service public. De ce fait, ils sont tenus au « secret professionnel de mission » comme toute personne participant aux missions du service de l’aide sociale à l’enfance (art. L.221-6 du Code de l’action sociale et des familles) dont la violation est punie par l’art.226-13 du code pénal)

D’ailleurs deux sortes de raisons peuvent expliquer les difficultés rencontrées dans le cadre des CLSPD : la demande d’échange d’informations confidentielles ; le renforcement de la politique sécuritaire. Toutefois la charte déontologique (adoptée en 2010) pour l’échange d’informations dans le cadre des CLSP permet d’apporter une clarification juridique et offre des garanties déontologiques au niveau du champ d’intervention de chacun, afin que la complémentarité puisse opérer (cadres).

Dans le cadre de la stratégie nationale de prévention de la délinquance, la priorité est donnée à des approches de suivi individualisé en direction des jeunes les plus exposés à la délinquance ; dès lors il apparaît utile et pertinent de s’appuyer sur les équipes de PS.

Vous l’aurez compris la PS axe son travail du côté de l’éducatif plutôt que du répressif, en agissant toutefois au quotidien sur la prévention de la délinquance auprès du public, dans le cadre des missions qui lui sont confiée, à savoir : la protections de l’enfance, le décrochage scolaire, l’Insertion sociale et/ou professionnelle, l’accès aux droits, le travail de rue et la présence social, le suivi individualisé, le partenariat et les actions collectives.

Parmi les actions collectives, il faut tout de même évoqué les chantiers éducatifs qui sont une spécificité de la PS. Ils s’inscrivent dans une démarche d’accompagnement global et se situent aux premières marches du parcours d’insertion socioprofessionnel quand les jeunes n’ont encore ni le désir ni la constance de l’engagement.

La PS met donc en œuvre des pratiques polyvalentes avec la capacité de passer d’un registre à l’autre Légitimement, nous considérons que ce travail diffus est fondamental pour prévenir les incivilités.

Les éducateurs de PS maintient également le lien avec des jeunes qui provoquent, menacent, voire agressent, quitte à modifier l’accompagnement et à signifier aux jeunes les limites. Dans ce métier, la rudesse des relations avec les publics n’est pas opposable à l’accompagnement. A l’agitation que les jeunes peuvent manifester, à leur envie de confrontation, voire au rapport de force dans lequel ils aimeraient faire entrer les adultes, les éducateurs offrent de l’apaisement.

En somme, peu importe ce qu’a été ou ce qu’a fait le jeune, l’important c’est ce qu’il peut devenir : voici comment nous pourrions résumer l’un des principes d’action de la PS.

Enjeux des politiques sociales….

Malgré les efforts fournis depuis la fin des années 1970 dans le cadre de la politique de la ville, les quartiers populaires ont connu une dégradation objective de leur situation. La pauvreté et la précarité y sévissent toujours plus qu’ailleurs et les écarts par rapport aux normes économiques et sociales continuent de se creuser.

Le thème de l’insécurité n’a plus quitté le débat public depuis cette période.

Comme à d’autres moments de son histoire, la PS se trouve actuellement en difficulté. L’action éducative demande du temps, ce que notre époque qui aime l’urgence ne comprend pas. Elle mise sur la qualité d’une relation à une époque où l’on veut des résultats. Et ses réponses se centrent sur l’individu alors que le problème est bien souvent collectif. Sans compter que les moyens alloués se réduisent du fait d’une mise en concurrence entre associations (effectif réduit sur les territoires, déqualification des professionnels recrutés, diminution des budgets, remise en cause des conventions collectives et des acquis (ex : CT), organisation et management d’entreprise).

Aujourd’hui, le contexte économique de la PS est particulièrement tendu dans de nombreux départements ou métropoles, du fait que ce ne soit pas une compétence obligatoire (bien qu’inscrite dans le champ de la protection de l’enfance).

Ainsi, la métropole de Lyon peut librement définir les conditions d’exercice de la PS et imposer comme ça l’est déjà ses orientations : 3 en l’occurrence le décrochage scolaire, les 12/15 ans et la radicalisation. Alors pourquoi pas demain une prévention spécialisée de la délinquance ??? 

En effet, la PS peut être sommée d’orienter sa mission dont l’unique objectif serait d’agir contre la délinquance ; sur ses territoires d’intervention. Cela pourrait se traduire par sa participation plus ou moins contrainte aux dispositifs de prévention de la délinquance, voire aux politiques locales de sécurité conduites par les cadres des collectivités locales et par les services déconcentrés de l’Etat.

En réalité, derrière ces inquiétudes, la PS s’interroge sur les postures à tenir eu égard à la délinquance de ses publics et aux impératifs de sécurité.

Une politique locale de sécurité n’est pas en elle-même un danger et il n’y a pas d’incompatibilité de nature entre la prévention spécialisée et des programmes de prévention de la délinquance. Non seulement la conception et la mise en œuvre de ces politiques ne sont pas toujours ou seulement autoritaires et répressives mais l’on observe aussi que, sur les territoires, les intervenants de tous ordres peuvent être démunis, lorsqu’ils ne se sentent pas eux-mêmes vulnérables et usés.

La loi de 2007, quant à elle, peut se décliner dans des actions bienveillantes à l’égard des publics, notamment si elle permet de déjudiciariser certains actes de la délinquance ordinaire alors tout un champ s’ouvre de nouveau pour le socioéducatif.

Demain, les éducateurs de PS ne pourront pas plus, à proprement parler, lutter contre la délinquance, car elle résulte d’une corrélation d’événements d’origine sociale, personnelle, morale, économique, urbaine… qui engendrent un mal-être et s’expriment par des passages à l’acte provocateurs ou transgressifs.

Un certain nombre de jeunes ont été, sont ou seront exposés encore au risque de délinquance, mais les éducateurs de PS sont et resteront vigilants à ce que leur intervention reste dans le champ éducatif et social et non sur celui de la sécurité ou du maintien de l’ordre. Les phénomènes de délinquance sur les quartiers exaspèrent les habitants et les institutions et c’est très souvent sur ce terrain que la prévention spécialisée est convoquée ! Pour autant, ces problèmes ne peuvent relever uniquement de démarches institutionnelles. Ils interrogent le lien social, le vivre ensemble, la place des adultes et des jeunes, l’exercice de la parentalité, voire l’ensemble des relations entre les habitants sur un même territoire. Les éducateurs sont loin d’adopter une vision angélique du comportement des jeunes et très loin aussi de réduire leurs incivilités ou leurs violences à la traduction d’un mal-être ou d’une souffrance et récusent la vision victimaire de la délinquance. Car au fond, en cohérence avec leurs pratiques, ils considèrent l’acte délinquant comme un acte choisi. La délinquance étant, pour certains, la seule façon « d’être » qu’ils ont trouvée pour s’affirmer. En s’occupant de la « sécurité des jeunes », les professionnels de PS contribuent ainsi à davantage de sécurité sur l’espace public. Dans la mesure où ils misent sur l’éducabilité et où ils travaillent sur l’accès à l’autonomie de leurs publics, la contrainte ne peut faire partie de leur boîte à outils.

Enfin, s’il en va de soi que l’intervention policière et judiciaire en matière de délinquance est à la fois légitime et indispensable dans son principe ; il n’en reste pas moins que les grandes perturbations familiales, l’échec scolaire, la déscolarisation, la toxicomanie ou d’autres pratiques addictives, la répétition d’actes délictuels, les conduites à risque, sont autant de signaux qui nous disent qu’un adolescent est en difficulté et qu’il faut intervenir sur le versant éducatif.

Vouloir soumettre les professionnels de l’action sociale et éducative à une obligation de signalement (au policier, au juge ou au maire) de tout ce qu’ils voient et entendent auprès du public dont il s’occupe serait une mauvaise idée.

D’autant plus que la situation actuelle, très difficile, des travailleurs sociaux, qui sont confrontés comme tous les représentants des institutions à la perte de confiance et de légitimité de l’action publique, ce type d’obligation aboutirait rapidement à ruiner l’ancrage et la crédibilité qu’ils ont encore dans les quartiers populaires.