9èmes rencontres internationalistes de Vénissieux
Laurent Brun introduit la présentation de Danielle Bleitrach : un livre optimiste ? Intervention de Danielle Bleitrach

, par  Danielle Bleitrach , popularité : 4%

Laurent brun – Danielle, tu as été une dirigeante nationale de premier plan du parti communiste français. Tu t’es éloignée à un moment du fait des orientations qui étaient adoptées, et qui conduisaient à la liquidation du parti. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation bien plus faible qu’à l’époque où tu dirigeais le parti et pourtant le livre que tu as écrit « le communisme retrouvé » est un livre de témoignage très optimiste sur la situation et qui donne envie de voir quelle va être la suite. Alors comment être optimiste dans une situation d’attaque féroce du patronat et en même temps d’affaiblissement du parti ?

Danielle Bleitrach C’est vrai qu’on peut dire qu’il est optimiste. Je pense que le communisme a des beaux jours devant lui et de toute façon il n’y a pas d’autre manière, nous devons changer de société. Ça, c’est fondamental.

Pourquoi j’ai écrit ce livre ? Des jeunes de l’avant-garde m’ont interrogée. Ici comme dans toute la zone PACA, vous ne verrez pas cet interview, il a été supprimé du journal de la jeunesse communiste. Étant donné que depuis 25 ans je suis totalement interdite de l’huma et de toutes les publications communistes. C’est vous dire si je suis convaincue de l’importance du communisme, je pense que m’interdire est un épiphénomène, ça prouve une situation de faiblesse. Le véritable problème est que l’on est en train de trafiquer la mémoire de notre parti et au-delà celle de notre peuple pour empêcher le changement de société nécessaire.

Ce qui s’est passé au parlement européen confirme si besoin était à quel point il y a trafic de mémoire. Il ne faut pas sous-estimer ce qui s’est passé au parlement européen. Des camarades disent «  on les connait ! » C’est très grave ! Parce que deux choses se jouent dans ce trafic des mémoires. La première concerne la capacité de lutte et il s’agit d’abattre ceux qui veulent une transformation de la société, les révolutionnaires. La seconde c’est de produire une situation qui permette la guerre. Dans les deux cas nous ne pouvons pas le tolérer.

je vois venir ça depuis longtemps. Tu dis que je n’étais plus au parti. pendant le temps que tu décris j’étais quand même à Cuba, je passais la moitié de mon temps avec mes étudiants de sociologie et l’autre moitié à Cuba. Je ne peux pas dire qu’il s’agisse d’une rupture avec le communisme.

Ce qui m’a frappée durant cette période, c’est la pression qui s’exerçait contre nos idées. Souvenez-vous que le journal l’Humanité s’est payé le luxe de soutenir Robert Ménard contre Fidel Castro, c’est énorme. Et ce sont les mêmes qui continuent à refuser de soutenir le Venezuela sous toujours le même prétexte : la pureté révolutionnaire, ce communisme qui n’a jamais existé nulle part et qui est tellement beau qu’on ne le verra jamais. Pendant ce temps-là, ça permet d’aboyer avec le capital contre ceux qui se battent. Ils ne sont peut-être pas parfaits mais ils se battent.

C’est tout le contraire de ma ligne : avant de critiquer j’essaye de soutenir ce qui va néanmoins dans le bon sens. C’est ce que je fais pour le parti, je continue pour le parti. Je considère que mon parti demeure dans cette société, si faible soit-il, il continue à être le lieu de la possibilité de la plus grande résistance. Comme je le dis en riant, en citant un camarade aixois qui avait cette phrase : « je suis au parti parce que c’est là où il y a le moins de fascistes. » Parce que je considère en fait que le parti demeure un outil irremplaçable.

Je voudrais vous expliquer quelque chose parce que je suis d’abord sociologue. Je ne suis pas a priori une dirigeante, je ne suis pas ce qui se fait de mieux en tant que dirigeante. j’ai beaucoup de défauts, il y a des gens qui savent mieux diriger que moi, ces gens là ont été exclus de fait. C’est eux dont je regrette le plus l’absence. Je pense à mon amie Gisèle Moreau, c’étaient des gens qui savaient diriger, qui savaient créer l’unité, le rassemblement. Moi je cherche la vérité… et la vérité… Je suis une intellectuelle.

Donc en quelques mots en tant que sociologue, je vais vous dire le travail qui est fait sur la mémoire. Pourquoi c’est très grave ! Brièvement donc : tous vos souvenirs sont des souvenirs collectifs. Vos souvenirs d’enfance : vos parents vous ont dit « tu as toujours été comme ça ! » on vous a créé une personnalité, mais cela s’est reproduit tout au long de votre vie, vos souvenirs ont été créés, déformés par le groupe auquel vous appartenez. Ces groupes sont multiples, votre dimension de classe, votre religion, votre nation. La mémoire collective qui en résulte pour chaque membre du groupe est une mémoire qui est chargée de conforter le groupe, de le rendre plus actif. Si on manipule la mémoire d’un enfant pour le priver de ce lien ou pour le tromper on le rend névrosé, incapable d’agir. C’est pour cela qu’il y a des enfants qui pètent les plombs, ont des crises et le travail consiste souvent à l’aider à retravailler sa mémoire avec lui. Quand il y a un cadavre dans le placard on avance pas.

On a donc travaillé la mémoire collective du parti et à travers la mémoire collective du parti a été travaillée la mémoire révolutionnaire de notre peuple. Ça a commencé très tôt. Il y a des historiens anglais qui ont travaillé là-dessus. Dès qu’il y a eu l’hypothèse Mitterrand, a été déchaîné par le capital une transformation des faits. Il y a eu l’opération nouveaux philosophes. Il ne fallait surtout pas que le parti communiste en cas de victoire de l’union de la gauche soit en force. C’est un peu ce qui se passe au Portugal, la droite est battue, donc il ne reste plus qu’à renforcer le PS en affaiblissant au maximum le danger révolutionnaire des communistes. Pour cela il va y avoir un travail sur la mémoire. Donc dans mon livre j’ai essayé de retrouver notre mémoire, ce n’est pas ma mémoire, c’est notre mémoire.

J’ai été atterrée quand je revenais de mes pérégrinations, de Cuba ou d’ailleurs, de voir à quel point les communistes étaient meurtris, avaient honte d’agir, ils étaient bloqués un peu comme dans une névrose parce qu’on les persuadait de plus en plus qu’ils étaient fautifs, incapables.

Il faut donc repenser notre mémoire et pour cela je vais partir d’anecdotes. C’est souvent à partir d’anecdotes que l’on recrée la mémoire. Je vais vous donner un exemple de la manière dont on a créé la mémoire collective française. Il y a un historien qui a œuvré très consciemment en ce sens. Il s’appelle Ernest Lavisse. Il a écrit une histoire de France en 24 volumes, je les ai dévorés, ça m’a passionné. Il a créé la mémoire républicaine en en faisant l’héritière d’un passé y compris monarchique, quitte à inventer. Un seul exemple Charlemagne et les écoliers. les gentils petits enfants qui comme par hasard étaient des prolétaires, les méchants qui ne voulaient pas apprendre étaient des aristocrates. Charlemagne était allemand, il était à Aix-la Chapelle, mais il devenait l’ancêtre très lointain de Jules Ferry et de l’école républicaine au mérite.

Imaginez que l’on a fait le même travail sur la société française mais à rebours, contre la révolution. Ça a pris sa pleine mesure avec Mitterrand. J’essaie donc de reprendre tout ça en travaillant sur des faits tels que nous les avons vécus, des moments partagés. Je pars de l’anecdote, je me mets en scène et je remonte le temps pour tenter d’expliquer ce qui s’est passé. Comme l’a très bien dit notre camarade pierre Alain Millet, ce sont des mémoires individuelles, complètement subjectives, je suis aussi démunie que vous l’avez été. Par exemple, le parti m’envoie à Malte où a lieu la rencontre entre Gorbatchev et Bush. Il y a une tempête phénoménale, on n’arrive pas à se rejoindre, on y voit pas à un mètre. je dis c’est comme Fabrice Dl Dongo à Waterloo, je n’ai rien vu de cet événement historique.

Dans cette période de chute du socialisme européen, Maxime Gremetz n’a cessé de m’envoyer partout voir ce qui se passait. Il m’envoyait pour deux raisons. La première était que la direction du parti n’était pas d’accord avec l’événement donc on envoyait un individu de deuxième plan, on envoyait pas Marchais. Mais le côté positif c’est que j’étais un peu moins gourde que d’autres et je ne prenais pas le sommet de Malte entre Bush et Gorbatchev pour un triomphe du communisme.

Je raconte donc comment tout cela s’est passé et je vais terminer sur le plus important de mes mémoires, à savoir l’interrogation : quelle a été notre absence de stratégie ? Pourquoi nous nous sommes retrouvés dans cette situation ?

Il ya plusieurs points qui ont suscité ma volonté d’écrire. J’ai été profondément choquée, je vous le dis quand j’ai vu en 2017 l’opération qui a voulu faire de Marchais un chantre de l’eurocommunisme. C’est le contraire. Marchais, au départ se retrouve dans l’eurocommunisme, mais l’eurocommunisme fait partie d’une stratégie qui est celle des partis comme le parti communiste italien, français et d’autres qui est en gestation depuis la fin du Komintern. Ça remonte loin cette stratégie, à la deuxième guerre mondiale. Donc Marchais participe de cette stratégie qui est celle de partis comme le parti communiste italien, français et d’autres. Mais à un moment il en mesure la dérive et quand il s’y oppose il va prendre une vague terrible. Il devient la bête à abattre et les communistes sont les premiers visés par cette propagande. Une campagne abominable se déchaîne contre lui.

Donc quand l’année dernière un livre, une exposition tendent à ignorer tout cela je m’insurge. Souvenez-vous dans le même temps on fêtait 1917 avec un grand portrait de Trotsky dans le hall du colonel Fabien. Je me suis dit là, ça suffit, je vais dire ce que je sais et comment je l’ai vécu. Mais je vais le dire aussi comme vous et moi l’avons vécu. C’est-à dire qu’au départ il y a des choses que l’on mesure et d’autres non. Peu à peu ça devient comme un puzzle. On voit des choses qui se répètent, qui prennent du sens. Peu à peu elles deviennent parlantes.

Je vais vous donner un exemple pour que vous mesuriez le trafic sur nos mémoires. J’ai failli vous apporter trois livres. Un livre qui date de 1983 qui est paru dans la collection essentielle des éditions sociales, les classiques du marxisme. Il s’agit d’une anthologie des textes de Staline, avec un beau portrait de Staline en couverture, textes traduits par Françoise Sève et présentés par un très grand soviétologue, Francis Cohen. Il fait une présentation critique de Staline et du stalinisme, il dénonce ce qui a été commis. On lisait sans effroi ce genre de chose en 1983. Aujourd’hui ce serait impossible. Et pour prouver l’évolution, l’interdiction, je vais vous parler d’un deuxième livre. Il m’est arrivé en janvier 2019, une mésaventure. J’avais écrit un article pour la collection du Monde diplomatique hongrois sur la république des Conseil à Budapest en 1919, je racontais leur expérience cinématographique. Dans cet article, je cite Lukacs et l’article est publié sans problème en Hongrie, traduit. je le propose à la revue commune, là il y a un problème. je cite un extrait d’un deuxième livre de la collection essentielle, des classiques du marxisme consacré à Lukacs toujours en 1983. Lukacs prononce à la radio ce texte au moment où il dénonce l’entrée des troupes du pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie, il est totalement anti-stalinien, mais il dit que l’union soviétique stalinienne nous a sauvé à deux reprises, premièrement face au nazisme et deuxièmement, elle nous a sauvé en ayant la bombe atomique parce que les capitalistes étaient prêts à l’utiliser comme à Hiroshima et l’équilibre de la terreur nous a sauvé. Je vous avoue qu’il faut être devenus les bigots de l’anti-stalinisme pour refuser ces phrases de Lukacs. Et bien mon texte a été interdit par la revue parce que accusé de « stalinisme ». Par parenthèse, moi je n’ai pas encore d’opinion, j’ai besoin d’une réflexion collective sur cette période. Mais en arriver à un tel degré de bigoterie proche de l’inquisition, c’est être exactement là où veut nous mener le parlement européen. C’est-à dire aussi que l’on ne veut pas nous faire réfléchir à nos propre fautes, à nos propres erreurs pour mieux les reproduire. Par exemple pour me censurer parce que ça c’est une démarche que l’on peut qualifier de « stalinienne ».

Donc je me bats contre ce trafic des mémoires, j’écris des mémoires pour cela mais je laisse les questions ouvertes. Il y en a pas mal, il y a notre féminisme, il y a nos luttes, il y a la relation entre parti et intellectuels, la notion d’avant-garde, il y a nos luttes pour les droits des individus, il y a plein de pistes comme ça que mon livre ouvre et je dis mes accords et mes désaccords mais il y a un point essentiel qui encore aujourd’hui pèse sur nous et je vais l’aborder. Je ne peux pas tout aborder, il faut laisser de la place à notre camarade, j’allais dire soviétique, notre camarade russe. Je veux que le débat s’ouvre dans le parti et je veux aussi qu’il s’ouvre avec les autres partis communistes. Pour ceux qui suivent notre blog avec Marianne, vous savez que celui ci apporte des états des réflexions, des avancées de nos camarades russes, portugais cubains, ça fleurit de partout. Il y a une vie intellectuelle qui renait. Si vous lisez notre blog vous vous apercevrez de ça. Les gens parlent de sa richesse, elle est simplement la traduction de ce qui se fait. Notre camarade russe qui est ici, alors que l’humanité ne l’a pas dit, vient de remporter un triomphe électoral surtout à Moscou où c’était inespéré quand on connait Moscou. L’humanité n’en parle pas. Je ne veux pas d’un socialisme qui copierait un modèle, je veux un dialogue, un débat, nous en avons besoin, c’est urgent autrement nous mourrons. Par exemple sur la question du stalinisme je ne suis pas sure d’être en total accord avec mes camarades soviétiques. Je suis ce qu’ils écrivent, je trouve qu’ils nous apportent énormément mais je voudrais que le débat se poursuive.

Mais je veux centrer mon exposé sur ce que j’attends le plus d’une discussion entre nous, l’hypothèse centrale de mes mémoires, je m’explique : si aujourd’hui on se dit que la chute de l’Union soviétique et du socialisme européen, parce que c’est bien de cela qu’il s’agit, ailleurs ça se poursuit et ça se développe, voir ce qui se passe en Chine, donc si on se dit que cette chute est due au fait que ce n’était pas le communisme, que de toute façon on n’a pas besoin du socialisme, qu’à 2% on peut passer directement au communisme avec la pire des classes capitalistes qui soit, c’est fait on est dans le communisme ; Si on se dit ça, on se dit que tout ça c’est la faute à qui ? A l’union soviétique, au stalinisme, ce communisme là était pourri et on englobe tout y compris tout ce qui s’est passé depuis 1953, la mort de Staline. On tombe dans le réformisme le plus complet et on sait aujourd’hui où en est le réformisme social démocrate, c’est-à dire qu’il s’est complètement aligné sur le capitalisme. Ils sont en train d’en crever, donc on rentre là-dedans si on dit que le socialisme était pourri.

Deuxième hypothèse, on se dit qu’il y a eu trahison, il ne reste plus qu’à être gauchiste et de couper le cou des traîtres qui passent à notre portée, évidemment on est toujours le traître de quelqu’un ; C’est pas mon truc non plus. je pense, mais peut-être que je me trompe, qu’il y a eu une recomposition du capital. Le capital est parti de sa propre crise pour lancer une offensive et déporter les problèmes sur l’URSS et les pays socialistes d’Europe en même temps que sur le tiers monde. Les Russes disent eux-mêmes que ça lui a accordé trente ans de sursis. C’est l’idée que je tente de susciter chez mon lecteur mais sans trancher encore. je pense que c’est là-dessus qu’il y a eu trahison. La trahison est intervenue sur des problèmes bien réels. Donc si vous pensez ça comme hypothèse, ça vous permet de vous interroger et de vous dire « mais il y en a d’autres qui ont essayé de lutter contre ça, regardons autour de nous. Vous avez les Cubains, vous avez la Chine, vous avez le Vietnam, nos camarades de Russie, partout, ils ont tous parce qu’ils se battent un petit morceau de la solution, nous aussi, il faut qu’on en discute, dans le parti et avec les autres partis communistes ». Mais de ce point de vue dans le parti, on nous objecte toujours le fait que l’on a un contact avec un groupuscule quelconque qui nous interdit de prendre contact avec le parti communiste du pays, quand nous ne déclarons pas d’un ton définitif que ceux-ci sont infréquentables sur des bases assez proches de celles qui font qu’une communiste comme moi et d’autres devons être censurés dans notre presse, de la rumeur.

Comment je vois cette affaire, je vais rappeler quelques faits, je prends une date : à partir de 1973, 1974, Rappelez vous 1973, c’est le Chili. Le Chili c’est une tentative de gouvernement d’unité populaire qui dans le fond applique un peu la stratégie de l’eurocommunisme, c’est-à-dire celle née de la fin du komintern, une stratégie où on a plus besoin de faire la révolution mais on prend le pouvoir par les élections et entente des partis de gauche, on peut par la démocratie aller au pouvoir et créer un rapport des forces qui impose le changement de société, l’unité populaire, avec des gens qui valent le coup, Salvador Allende c’est pas Fabius, ce ne sont pas nos socialiste et on a ces gens là… Ils subissent une défaite monumentale. Les vainqueurs vont faire des horreurs, ils vont torturer des enfants devant leur mère pour les forcer à parler. Paradoxalement, à partir de cette horreur, ils vont lancer l’offensive sur les droits de l’homme, dans les pays socialistes il y aurait atteinte aux droits de l’homme… Réfléchissez un peu à la nature de l’opération… Nous avons toujours dans les années 74, rappelez vous : on éteint les lumières des rues de paris, la nuit, il y a la crise pétrolière. On vous dit il n’y a plus de pétrole mais paradoxe là encore à partir de cette crise pétrolière, le capital va reprendre l’offensive en particulier sur les pays du tiers monde, le marché va être réorganisé de telle sorte que les produits de base, les matières premières vont être sous payés et les produits manufacturés achetés à l’occident surpayés. Il faudrait ajouter à cela le pétrodollar, le fait de devoir acheter des dollars pour payer l’énergie… Partout se développe ce qui a été inauguré au Chili avec les plans d’ajustement structurel qui détruisent les Etats, la capacité des services publics mais aussi d’un développement autonome d’un pays avec les investissements de l’Etat, ce pays est alors ouvert aux capitaux monopolistes.

Troisième problème à la même époque. Nous retournons en France, dans ces années 73 et 74 on a signé le programme commun. Ce faisant, là aussi on prolonge la stratégie de la libération, cette stratégie supposait un rapport des forces à l’échelle mondiale. Elle supposait une URSS capable de maintenir ce qu’elle avait fait durant la deuxième guerre mondiale et après, contre le nazisme et contre la bombe atomique. Or il y a eu le changement intervenu avec Khrouchtchev, l’affaire des fusées de Cuba l’illustre, elle est antérieure, c’est la coexistence pacifique. Les Russes disent « molo nous on veut faire le socialisme avec un bien être concurrent du capitalisme » et ils se positionnent sur l’Europe.

Cuba va passer son temps à ramer là-dessus et par rapport à ce changement de stratégie vous allez avoir une nouvelle étape, jusqu’ici en Europe il y a eu une simili-détente avec des gens comme de Gaulle et Willy Brandt, mais apparait un nouveau couple européen avec Giscard et Helmut Schmidt, ils retournent à l’atlantisme fort pur et dur, et ils vont empêcher l’URSS d’acquérir dans l’échange les instruments de son propre développement alors que quelque soit le discours de Khrouchtchev, l’URSS reste dominée de ce point de vue et dans le même temps on repart dans la course aux armements, l’installation des missiles.

C’est dans un tel contexte international que nous Français aboutissons à la signature du programme commun qui avait été conçu dans une tout autre configuration politique. C’est-à-dire qu’on était arrivés à s’entendre avec des socialistes comme Savary, Mauroy. Il y a eu une double transformation : le parti socialiste a été transformé de l’intérieur par Mitterrand, il n’a plus été un parti ouvrier réformiste mais un parti comparable aux démocrates à l’américaine. Quand on a voulu faire le programme commun, c’est le choix de Thorez, poursuivi par Waldeck Rochet, on avait dans la tête l’idée de l’union du monde ouvrier. Le parti socialiste était déconsidéré et il n’avait plus qu’une alternative : Ou c’était Deferre et sa troisième force, ce que l’on ne voulait pas, ou c’est une union comme à la libération, au front populaire, un parti communiste fort qui sera cette fois au pouvoir et qui forcera à aller vers le socialisme. Mais il y avait une troisième possibilité que l’on avait pas envisagée, l’élection d’un Mitterrand qui était ce qu’il était, un anti-communiste de toujours, un homme de droite et je décris longuement sa réalité. En 1974 c’est le renversement du rapport des forces au sein de la gauche et aux municipales le PS nous passe devant.

Vous verrez je donne beaucoup d’éléments pour comprendre tout cela. Il y avait donc des problèmes structurels sur lesquels nous n’avons pas pu agir tant au niveau international que nous parti communiste français. En gros la manière dont le capital opérait sa recomposition pour mener l’offensive contre le socialisme européen et pour y gagner un sursis. Là-dessus il y a eu des traîtrises incontestables. Je dis qu’il y a traitrise quand le modèle se reproduit. il peut y avoir des gens qui peuvent faire des imbécilités parce qu’ils ne comprennent pas, ce n’est pas de la traitrise. La traitrise c’est quand il y a un modèle qui est piloté de l’extérieur.

Je donne deux exemple, il y en a beaucoup plus, il y a la Pologne, Mais je décris comment alors que je suis en Hongrie le 3 mai 1989, je suis envoyée par le parti. A propos de la Hongrie, n’oubliez pas qu’Helmut Schmidt a dit : la porte de brandebourg de Berlin est tombée en 1991 sur la terre de Hongrie. C’est-à-dire le 3 mai quand je suis là-bas à Budapest, on coupe le rideau de fer. Je fais également le récit de la manière dont j’assiste en 1986 à la fin du parti communiste italien. Je me retrouve à Rome avec l’historien anglais Eric Hobsbawm et nous assistons à une discussion entre Ochetto, d’Alema qui décide d’en finir avec le PCI. Dans les deux cas, partout, mais ici en Hongrie et en Italie, il y a répétition. C’est-à-dire que Kadar qui à l’époque est le chef de la Hongrie commence par créer un modèle original, on appelle ça le socialisme du goulash, on mange bien, il développe la petite entreprise privée, développe les voyages en occident. Sur le plan idéologique, ils vont développer quelque chose de beaucoup plus grave au niveau de la mémoire. Pour la première fois, va être revue la nature de la révolte de 1956, elle est présentée comme une révolution populaire contre le modèle imposé par l’URSS. Alors que c’est une révolte de nature fasciste où l’on pend les communistes à des crocs de boucher. 1956 est présentée comme une révolte populaire qui aurait pu vaincre les aspects étroits du modèle soviétique si on était parti de cet élan des forces populaires nationales, c’est ce que l’on nous raconte dans l’eurocommunisme en bout de course. D’ailleurs en 1986 quand je suis à Rome, j’assiste à une discussion dans laquelle Ochetto et ceux avec qui il discute contre Natta qu’ils appellent le « moscovite », vont beaucoup plus loin, ils dénoncent l’alignement de Togliatti sur l’URSS. La révision est totale, le passé est ré-interprété comme l’a toujours voulu le capitalisme occidental et les forces conservatrices. Dans tous les cas, on ne se contente pas de dénoncer nos erreurs, de tenter de les analyser, non on criminalise notre passé sur un modèle à l’œuvre dans la littérature du capital et de la droite. il faut revoir le passé, l’histoire pour l’interpréter dans le sens de la criminalisation et de la manière dont l’URSS aurait brisé l’élan autochtone et réellement libérateur des peuples.

Ce modèle qui se répète, je le décris mais je n’insiste pas, je laisse toute latitude à votre propre mémoire pour suivre mes ballades, parfois drolatiques, émouvantes comme l’est la vie, je vous raconte ce que je vois et à cette époque là je ne vois pas tout. Je subodore qu’il y a là quelque chose de bizarre, il faudra que j’aille à Cuba mais aussi que je passe par le tiers-monde pour que je vois par exemple au Bénin, les conséquences de la chute de l’Union soviétique sur le sous développement… Il faudra que j’aille à Cuba… Je me demande comment ils m’ont supportée à Cuba, je méritais des baffes… Je donnais des leçons à tout le monde, j’étais la petite française typique… on bouffait plus… Je me souviens un jour on a mangé des pommes de terre au four avec une cuillère à café d’huile, j’ai jamais mangé rien d’aussi bon… On faisait des kilomètres à pied et moi je donnais des leçons « mais pourquoi vous faites ça comme ça ! » Il y a une dimension colonialiste sur le regard que nous portons sur le monde… Même en tant que communistes français. ces types là ils étaient en train de se battre comme des damnés… Et pendant ce temps là l’humanité ouvrait ces colonnes à Régine Desforges qui ne parlait que des putes de Cuba. Y en avait pour un 1 euro vous aviez une gamine de quinze ans, c’était un crève cœur pour les Cubains… Mais par contre il y avait toutes mes copines qui étaient des héroïnes fantastiques, parce que les Cubains je ne connais pas des gens plus propres que les Cubains… Ils étaient toute la journée en train d’essayer de nettoyer, sans savon, sans rien… j’avais une copine sa gosse avait un staphylocoque doré, elle le nettoyait à l’eau chaude, pas d’antibiotique, pas de médicaments et elles tenaient bon… et nous on avait droit dans l’humanité à des discours sur dieu sait quoi. Je dois dire que ma dissidence commence là – avec l’invasion de la Yougoslavie aussi- parce que je tente de les alerter, je leur dis vous ne vous rendez pas compte que le monde ce n’est pas ce que vous croyez.

Dans une certaine mesure, c’est ce que vous dit tout mon livre. Le miracle, c’est pour cela que je crois en ce parti, on est vieux, on est moche, on n’est pas en forme… On a toutes les maladies de la terre et de la création, mais j’y crois pourtant… Parce qu’en même temps.. quand je revenais de mes expéditions, comment voulez-vous que des gens à qui on a passé leur temps à raconter le contraire de ce que j’avais à leur dire puisse m’entendre ? Il y avait des salopards qui agissaient en toute lucidité, attaquant Cuba sciemment et ils le feront toujours… mais il y avait des braves copains comme Henri Malberg qui me disaient « Danielle, ils ne tiendront pas six mois et nous les communistes français nous prendrons encore, ça nous n’avons plus la force », ça je peux comprendre. Il y avait un affaiblissement de la résistance, mais je voyais aussi. Toujours à Vénissieux, mais aussi ailleurs des gens qui n’avaient aucune raison de me faire confiance, j’arrivais là comme une fleur, je leur racontais que des gens se battaient et eux aussi étaient prêts à se battre, à résister…

Et encore aujourd’hui, il y a tout de même un miracle, le fait qu’ils ont tenu bon à vouloir encore s’appeler communistes malgré toutes les invitations à changer de nom… Dans une certaine mesure pour moi le dernier congrès c’est ça, cette force qui a fait que nous ne sommes pas dans l’état du parti communiste italien ou espagnol…que malgré notre affaiblissement, nous continuons, que nous sommes une mémoire forte de l’identité française tenant sur des bases de classe, sur un idéal. Je crois qu’a joué le fait qu’il n’y a pas eu adhésion au modèle de l’eurocommunisme, que Marchais et d’autres ont refusé les dérives de l’eurocommunisme.

C’est vrai que mon livre est optimiste, j’ai dit les ombres et les lumières de notre histoire, je ne comprends pas que l’on m’interdise dans le parti, on devrait tout ensemble réfléchir, discuter, reprendre forces ensemble, voir ensemble ce que nous avons vécus. C’est positif là aussi, c’est vrai que mon éditeur c’est pas Gallimard ou Grasset pour le tirage, mais je suis son bestseller. J’ai été interdite partout et les communistes le lisent, l’achètent ; Il y a notre blog, mais pas seulement, partout se multiplient les lieux de résistance de ceux qui ne se contentent pas, qui refusent de se transformer en bigots d’une religion qui conduit au drame. Parce que partout non content de nous créer le drame partout où les capitalistes passent ,il faut encore que l’on dise qu’ils sont bons.

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