LES LEçONS D’UN SCRUTIN par Danièle Bleitrach

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Comme prévu, le peuple français vient de flanquer une claque gigantesque, mais à qui ?

D’abord à ceux qui n’ont cessé de faire pression sur son
jugement en le menaçant de la catastrophe, en le menaçant également du
mépris des autres peuples européens et l’accusant de ne pas avoir compris
de quoi il était question.

ILS ONT COMPRIS ET ILS N’EN VEULENT PAS....

Déjà en 95, Juppé disait "Vous n’avez pas compris, on va vous expliquer !"
Ce à quoi Bourdieu répondait "Les Français ont parfaitement compris ils
n’en veulent pas".

Vous êtes, leur a-t-on répété, une coalition hétéroclite, en admettant de
ce fait que les deux partis majoritaires, le PS et la droite, ne
présentaient aucune alternative crédible. Que nous avions depuis plus de
vingt ans affaire à deux marchands de saucisse, l’un disait je met de la
moutarde, l’autre disait je met du ketchup, mais ils vendent la même
saucisse. Le peuple français a dit l’alternance entre ces deux partis ne
change rien.

Autre caractéristique de la période, alors que les problèmes sont
nationaux mais aussi internationaux, les politiques tentent d’isoler les
peuples dans des espace concurrentiels. la nation est niée et l’Europe est
simplement un espace de participation du pillage du sud intégrée,
vassalisé aux États-Unis. Il n’y aura de réponse aux interrogations, au
refus des peuples que dans une recomposition de l’ensemble en fonction du
progrès social, de la paix et des coopérations. À cela on nous répond en
terme de choc des civilisations, à travers la grande peur de la Chine et
des pays sous développés. Il faut en finir avec cette vision paranoïaque
de la planète, de l’Europe et de la France.

Ainsi on nous a dit, les autres peuples ont ratifié la Constitution, vous
êtes isolés. Oui, les assemblées représentatives comme le Bundestag en
Allemagne ont voté à 90% pour la Constitution. Mais L’Assemblée Nationale
française avait voté à 92% pour la transformation de notre Constitution en
vue de l’adapter au Traité. Si elle avait du ratifier le dit traité, elle
l’aurait fait dans les mêmes proportions. Autre conclusion l’Assemblée
nationale ne le représente pas plus le peuple français que le Bundestag ne
représente le peuple Allemand.

Le fond en est la politique centré sur le profit, la concurrence
débouchant à terme sur le pillage, les aventures guerrières, et sur une
crise économique pour les peuples européens. Plus les entreprises se
développent à l’étranger, moins elles ont besoin de soutenir la
consommation en payant bien les salariés dans leur pays d’origine.
Certains économistes, face à la baisse des salaires en particulier les
moins qualifiés dans les pays du nord, affirment que les salaires ne
peuvent baisser indéfiniment même sous la pression du chômage, " Si l’on
veut traire la vache, il faut la nourrir ", la vache étant le consommateur
salarié, mais selon d’autres économistes, il suffit comme les entreprises
allemandes de favoriser la croissance à l’extérieur pour être moins
vulnérables aux aléas de la consommation intérieure. Ainsi l’Allemagne a
ravi aux États-Unis la palme du premier exportateur mondial en 2004.
Certes l’économie allemande s’est contractée de 0,2%, les salaires
corrigés de l’inflation ont baissé de 1,5 % l’an dernier et le chômage
touche un nombre record : 5,2 millions au total mais des entreprises comme
Siemens, la Deutsch Bank, ont des liquidités en masse croissantes, leurs
actionnaires touchent des dividendes de plus en plus coquets. Elles ont
misé sur l’étranger.

Aucun peuple ne peut approuver cette situation. Oui ils ont compris que la
politique appliquée au niveau national est la même que celle impulsée par
l’Union européenne et que tous les peuples quand on leur demande
réellement leur avis, quand le débat a lieu sur le fond comme en France la
refusent.Ce refus est un refus de classe : les ouvriers, les employés, mais
plus largement ceux qui ne bénéficient pas de cette mondialisation, ne
sont pas en état d’imposer dans le marché du travail la défense de leur
pouvoir d’achat. Ainsi d’un côté ceux qui ont bénéficié de la période et
ceux infiniment plus nombreux qui voient leurs conditions se dégrader (par
exemple les enseignants et la plupart des gens des services publics).

C’est pourquoi cette élection référendaire est à la fois un grand espoir
et une crise majeure de la démocratie face à laquelle il est urgent de
construire une véritable alternative politique.

CRISE DE LA DÉMOCRATIE :

Au delà de la joie du sursaut du peuple français, il faut bien mesurer les
dangers de la période. Nous sommes en pleine crise de la démocratie
occidentale qui fait que dans le sillage des véritables décideurs, les
multinationales, les autorités supranationationales qui leur sont
intégrées, les "élites" politico-médiatiques ne représentent plus les
peuples, une véritable rupture est intervenue. C’est un espoir mais aussi
un danger.

Les décideurs politiques contournent systématiquement l’électorat et même
les assemblées élues qui sont censées le représenter. La décision est
prise et nul n’a le pouvoir en fait d’y revenir, n’en a le moyen,
l’opinion publique se trouve devant le fait accompli. Le traité
constitutionnel était en quelque sorte la caricature de cette situation
d’irreversibilité.

L’homme politique dans le même temps vit en permanence sous l’influence
des sondages, d’une presse qui prétend représenter la dite opinion
publique mais qui témoigne d’un mépris cynique à son encontre. En fait
cette presse pratique à l’égard du peuple,d’une manière consciente ou
inconsciente, la même stratégie d’évitement que les politiciens, en
faisant porter le débat sur une caricature des enjeux, les personnalise à
outrance, entretient l’émotion pour mieux évacuer les questions de
solidarité collectives. La "représentativité politique" traditionnelle,
celle des assemblées élues et celle des gouvernants est prise dans une
apparente dictature de l’opinion qui veut qu’aucun homme politique ne
puisse déplaire en énonçant des vérités et dans le même temps se conforme
à une ligne décidée ailleurs parfaitement impopulaire. Cette politique
directrice est favorable à l’orthodoxie du marché, à l’entreprise privée
et au libre échange, si pendant une vingtaine d’années elle a pu paraître
marquée du sceau d’une rationalité technique incontournable, elle se
heurte de plus en plus à ses conséquences pour non seulement la majorité
de la planète mais pour les populations occidentales qui sont censées en
bénéficier par rapport au Sud.

Résultat on tend en France, en Allemagne, vers une structure de la
consommation propre aux pays du Tiers Monde avec un dualisme marqué de la
consommation, une partie de la population jouit du luxe, maisons, grosses
voitures, tourisme, bons restaurants... L’autre partie s’enfonce dans la
précarité... Et sert la première... Pour le moment la grande différence
réside encore dans la taille de la population susceptible de se sentir
protégée à la fois de la concurrence et du coût de la vie, donc de
bénéficier de fait de la précarité accrue des autres. Mais déjà les
salariés diplômés de la fonction publique vivent des phénomènes que
d’autres diplômés ne connaissent pas. La rupture entre Paris et la
province, entre les élites politiques, médiatiques, a aussi cette
dimension de l’écart croissant entre ceux qui bénéficient de la
mondialisation concurrentielle et ceux qui en sont les victimes.
L’atlantisme des uns et la protestation censurée des autres a aussi cette
dimension, cette base matérielle... Pauvre bertrand Delannoe qui est venu
hier soir nous expliquer que Paris intra-muros avait voté OUI : il n’a pas
compris que ce Paris intra-muros était celui des bourgeois et que le PS
qu’il représentait, comme la "gauche" médiatique n’avait plus rien à voir
avec le peuple accablé et traité avec mépris.

Le consensus politique est miné par cette crise de la représentativité
politique, par l’absence de confiance en la capacité d’un quelconque
pouvoir politique de vraiment influer sur les problèmes rencontrés par les
couches populaires . La corruption des hommes politiques est souvent
amplifiée, parce qu’elle est plus structurelle qu’individuelle. Le fond en
est "l’irresponsabilité" des élites. Les gouvernés ont conscience d’être
tenus dans le mépris. "Ils se noient dans la vase de la vie vulgaire, d’où
ils remontent incessamment à la surface comme font les grenouilles"(1)
Cette vision de la pensée despotique est assez proche de celle qui paraît
dominer les élites politico-médiatique, une ignorance totale de la masse
indistincte, de ses problèmes, de sa vie et la remontée à la surface le
temps d’une élection de ce peuple que l’on nie le reste du temps. Et sitôt
oublié après l’élection. Hier soir à la télé, on avait le sentiment que
certains dirigeants politiques étaient incapables de tirer la leçon du
séisme, ils n’attendaient que de voir disparaître les grenouilles pour
mieux retourner à leurs délices politiciens, à leurs réglements de compte :
l’intervention de Sarkozy contre Chirac et celle stupide de Hollande, en
étaient l’illustration.

MAIS CELA NE SUFFIT PAS :

La crise du politique ne débouche pas naturellement sur une conscience de
l’intérêt général, qu’il soit celui d’un changement de politique à imposer
à des décideurs réels qui sont hors de portée ou celui des nécessaires
solidarités entre exploités. Partis, syndicats, associations mêmes ont été
démantelés, la bête sauvage, la société civile déchirée par des intérêts
corporatistes selon le mot d’Hegel, est certes en état de rupture avec les
élites, mais ne paraît pas encore en état de produire de nouvelles
directions. Nous ne sommes pas si éloignés de la situation argentine, où
on a vu du jour au lendemain la société la plus développée du continent
sud américain glisser dans le sous développement et un peuple exaspéré
crier "Qu’il s’en aillent tous".

La grande question aujourd’hui est de savoir si un tel mouvement populaire
trouvera une expression politique digne de lui. La gauche s’est rassemblée
à travers le NON, a amorcé un début de recomposition. Les communistes, au
premier chef le PCF mais aussi la LCR, après quelques errances ont su être
un début de facteur de rassemblement. Mais nous sommes encore loin d’avoir
à notre disposition la force politique qui correspondrait à la force du
refus français.

L’enjeu est donc désormais dans la construction d’une telle force. Cela
devrait se jouer non pas à travers des cartels d’organisation, mais en
approfondissant le débat sur quelques grandes questions qui doivent être
posées dans leur dimension de classe, dans la défense de la paix, de
l’environnement, donc dans la défense de l’humanité.

Est-ce que la construction d’une autre Europe qui correspondrait à ces
enjeux est la meilleure manière d’apporter des solutions, des perspectives
 ? Si on ne peut négliger cette question de l’espace européen, je crains
qu’un enfermement dans cet objectif dans l’état de faiblesse politique
dans lequel nous sommes nous interdise de comprendre :

a) que le lieu privilégié des résistances est la nation. Non pas une
nation chauvine fermée sur elle-même mais une nation ouverte sur des
coopérations vers le progrès social, sur des protections, des solidarités
et sur la rencontre avec les autres peuples.
b) le sort des peuples européens ne se joue déjà plus en Europe mais dans
un internationalisme, une mondialisation et c’est elle à laquelle nous
sommes confrontés. Suivant comment on prend la question d’une autre
construction européenne, on ne voit pas ce qui est la grande nouveauté de
la période, la montée des résistances des peuples du sud dans lequelles
nous devons prendre toute notre place parce que le temps du compromis
colonial, à travers lequel la classe ouvrière européenne pouvait
bénéficier du pillage, est révolu.

Danielle Bleitrach

(1) K.Marx. Lettre à Ruge. La pleiade.TIII. p.339. "La seule honte, la
seule gêne c’est la perte du trône. Aussi longtemps que le caprice reste
en place, il a raison".

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