commentaire sur un article du Guardian le post-politique et le retour du politique

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À propos d’un article du guardian sur la Constitution et le retour au politique ) :

[ Quand les commentateurs disent que la victoire du non délivre un message des plus effrayés, ils se trompent. La vraie peur que nous rencontrons est celle que le non provoque dans la nouvelle élite politique. C’est la peur de ne plus pouvoir convaincre si facilement les gens d’ adopter leur vision " post-politique ".]

Référence : http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=2416

Cet article est intéressant sur deux points, le premier analyse avec
beaucoup de finesse ce que l’auteur appelle le post-politique et le fait
que le NON français à la Constitution marque le retour au politique. La
politique relève en effet du débat citoyen autour de choix alternatifs. Le
post-politique supprime le choix et donc le débat véritable. La décision
politique devient une technique (sur le fond économique) menée par des
"experts" sur lequel le débat est impossible à la fois parce qu’il y aurait
une scientificité du dit choix et parce que donc seuls des gens possédant
la dite "science" et la dite compétence seraient aptes à se prononcer. Il
ne s’agit pas seulement d’une crise idéologique, mais bien d’une crise de
toutes les institutions chargés de gérer la relation entre gouvernants et
gouvernés, une crise de représentativité, donc de la démocratie.

Le second point n’est qu’une conséquence du premier, le sytème de consensus
autour de cette "technique", néo-libérale ou pour dire plus clairement
capitaliste a un corps d’élites chargé de le promouvoir. Le personnel
politico-médiatique est recruté en fonction de sa capacité à énoncer le
message, à disqualifier toute voix alternative. Il est clair comme le dit
l’article du guardian, que la peur devant le NON à la Constitution est la
peur des dites élites, car leur position sociale, prestige et avantages
financiers repose sur leur capacité à porter une vision post-politique.
Il est trés intéressant que dans toute l’Europe, le NON à la Constitution
engendre des réflexions de ce type et qu’il soit vécu non comme une fin
mais comme un commencement.

L’impossibilité à penser le monde dans lequel nous sommes :

Pourtant cet article reste encore dans les ornières du post politique qu’il
prétend dénoncer. Parce qu’il ne va pas au fond de ses propres
pré-supposés, du fait que le système politico-médiatique l’a lui aussi
transformé en jeune amish. Il pense d’abord le monde dans une catégorie
coloniale, matinée d’un affrontement de hier entre deux superpuissances,
voire sans le dire dans "le choc des civilisations". Face à l’empire US, il
y aurait l’Europe et au-delà la barbarie. Au lieu de penser le monde tel
qu’il est nous sommes dans des oppositions d’abstractions, dans cet univers
de fantômes manoeuvrent des allegories : l’Empire dont miraculeusement
l’union européenne serait abstraite et qui se limiterait à la figure
détestée de Bush sans jamais remettre en cause la démocratie qui porte une
telle figure sur le devant de la scène, l’Europe dont l’histoire sanglante
et colonialiste, le présent de prédateur, serait niée au profit d’une
hypostase, le continent des droits de l’homme, la gauche et la droite qui
ressortiraient intactes de plus de vingt ans d’absence d’alternative rélle,
parce que dans un tel système post politique on est contraint à
l’immobilité et tout ce qui bouge devient dangereux, comme pour le jeune
amish. Retrouver le politique en éliminant la lutte des classes ou comment
transformer l’insurrection des urnes en nouvelle chance pour le
social-libéralisme ?

Notre livre publié à la rentrée chez Aden, DE MAL EMPIRE, propose de
déconstruire ces visions empilées historiquement et entretenue par la toute
puissance médiatique non seulement des États-Unis, mais également de
l’Europe et du japon qui à eux seuls contrôlent la quasi totalité de la
production de l’information et de la diffusion médiatique. Comme le dit le
proverbe africain : tant que le lion ne saura pas écrire, les histoires de
chasse glorifiront le chasseur. Nous sommes de ce fait dans une complète
ignorance de ce qui se passe dans le monde et des synergies de résistances
qui se sont mises en place, rapports économiques sud-sud doublés de
transferts technologiques,zones de développement dans la misère générale
comme le Brésil, l’Inde, la Chine à partir desquelles ces rapports sud/sud
tentent de faire face au "marché" ou plutôt à ses conséquences,
l’enrichissement des riches aux dépends des pauvres et donc l’impossible
sortie du sous développement. La question pour la Chine n’est pas de
devenir une superpuissance comparable à ce que fut l’URSS, mais bien de
danser avec le loup du marché, pour contrôler son propre développement.
Cette question est celle du Brésil, de l’Inde, et de toute l’Amérique
latine. La stratégie est l’évitement de l’affrontement militaire inégal
tout en créant un endiguement par des rapports intégrés sud/sud.

Nous ignorons tout de cela et cet article du Guardian au demeurant
sympathique, continue dans la voie de cette méconnaissance, dans
l’immobilisme traversé de figures allégoriques d’un passé et d’un présent
largement fantasmés.

Nous avons écrit notre livre pour tenter de faire comprendre cette nouvelle
donne planétaire.
C’est dans ce contexte planétaire qu’il faut analyser le rôle réel non
seulement des États-Unis, mais également de ses vassaux, alliés et
concurrents que sont principalement l’Union européenne et le japon. Cette
observation non seulement relativise beaucoup le rôle de l’Europe en tant
qu’alternative aux États-Unis, mais nous montre qu’à l’intérieur même de
l’Europe, les rapports nord/sud sont à l’oeuvre et que c’est là l’enjeu
réel, parce que les vote de classe qui ont porté le NON ont toute leur
place dans la stratégie planétaire d’endiguement.

Car il faut aller encore plus loin que les catégories droite et gauche, ne
serait comme à la démocratie pour leur donner un contenu réel, pour
échapper au post-politique, pour vaincre la malediction du jeune amish dont
le choix est illusoire. Pourquoi cette vision post-politique ? D’abord
parce qu’avec l’effondrement de l’URSS et du socialisme européen, le
capital s’est recomposé et a mené une contre-révolution totale puisqu’il
n’y avait plus d’alternative. C’était La seule solution... La fin de
l’histoire. Le post politique a été la forme idéologique d’une domination
de classe sans partage et sans adversaire car la social-démocratie s’est
effondré avec le communisme européen. Il n’est plus resté que l’art
d’accommoder les marges...

Mais cette situation devient de plus en plus intolérable non seulement aux
peuples du sud, mais à une majorité grandissante de salariés du Nord, le
temps du compromis colonial est révolu et les peuples du nord ne tirent
plus bénéfice du pillage du reste de la planète, au contraire ils y perdent
emploi et pourvoir d’achat sous l’influence des "délocalisations"... Il ne
s’agit plus de piller et de partager les dépouilles avec la plèbe, mais
bien de mettre en concurrence les forces de travail à l’échelle
planétaire...

Quel conséquence le Capital a-t-il tiré du NON à la Constitution ? La
nécessité d’accélérer sa contre-révolution... D’accélérer le démantélement
du code du travail, les protections sociales déjà largement entamées depuis
vingt ans, de passer par "ordonnances", le tout sous la figure abstraite de
la social-démocratie allegorisée : le Danemark. Nous sommes en plein dans ce
que décrivait Marx aux lendemains des mouvements de 1848, "tandis qu’au
Luxembourg on cherchait la pierre philosophale, à l’hôtel de ville on
battait la monnaie". Et tandis que certains cherchent la pierre
philosophale d’une Europe fraternelle, le capital en France et partout en
Europe bat la monnaie. Mieux l’opposition post-politique entre Villepin et
Sarkozy recouvre le fait que si le consensus démocratique n’est pas obtenu,
le capital non seulement passera en force par ordonnance, mais sa police
saura mettre au pas les rebelles, les identifiera à de simples
délinquances, sous couvert de sécurité, que l’on, divisera en communautés.
Parce que la communauté est le contraire du Politique, elle suppose le
fusionnel entre les mêmes et l’hostilité à tous les autres. Comme il est
pratiqué en irak, où une nation est dépecée en groupement
ethnico-confessionnel auxquels on concède les miettes du pillage... Comme
déjà on organise des guerres préventives sous couvert de lutte contre le
terrorisme, voire d’illusoires menaces d’armes de destruction massive
contre les peuples qui prétendent maîtriser leurs ressources nationales.
Dans le titre III du traité constitutionnel cela était clairement prévu,
mais même si ce n’est pas voté, cela passera... On apeurera les peuples en
utilisant leur ignorance et leur découragement de ne pas être entendus...

Donc tant que nous ne comprendrons pas ce que devient le monde, la
nécessité de le repenser fondamentalement nous aurons une vision
groupusculaire avec des enjeux idéologiques qui éviteront de penser la
crise du post-politique dans sa véritable dimension. Nous sommes en fait
confrontés à deux nécessités, la première est de bien coller au terrain, au
vécu, à l’insupportable parce que c’est là que surgit la nécessité des
luttes, la remise en question du "post politique" et dans le même temps
réintégrer ces luttes localisées dans la perspective d’un monde globalisé
face auquel peuvent se développer des solidarités de combat... C’est une
apparente contradiction, mais elle est partout la condition de la mise en
mouvement, de l’unité dans la diversité. De la prise de conscience que l’on
se bat pour sa vie mais qu’en le faisant on participe à la défense de
l’Humanité...

Danielle Bleitrach

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