« Empire » ou impérialisme ? Contribution par le Centre de Recherche Marxiste (KME) - Grèce

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Traduction de la contribution présentée par le Centre de Recherche Marxiste au séminaire « Le nouvel impérialisme aujourd’hui » qui s’est tenu lors du Forum Social Mondial à Mumbai (Bombay), le 18 janvier 2004.

Le séminaire fut organisé par « Social Scientist » et « Social Science Probings », respectivement les organisations de recherche du Parti Communiste d’Inde (Marxistes) et du Parti Communiste d’Inde.

Ces dernières années, est apparue et s’est placée au premier plan, sous différentes versions, la théorie de l’ « Empire », une théorie qui se présente en complète opposition à l’analyse léniniste de l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme. Le coeur de telles conceptions est formé par la description d’une nouvelle réalité politique et socio-économique présumée qui se serait déjà formée à l’échelle mondiale, d’une nouvelle étape dans le développement du capitalisme qui aurait surpassé et remplacé l’impérialisme. La source de telles théories qui constituent, pour l’essentiel, une répétition de constructions idéologiques plus anciennes, apologétiques vis-à-vis de l’impérialisme, doit être recherchée dans leur perception profondément erronée concernant la nature des forces de production à l’époque actuelle.

Dans ce courant, il est à la fois très caractéristique et révélateur de trouver l’idée qu’aujourd’hui, la réalité économique « est déterminée moins par les objets matériels qui sont produits et consommés et plus par les services et relations s’y rattachant ». Hardt & Negri, p. 87, d’où le résultat que dans l’économie moderne « d’information » et « immatérielle », la notion de propriété privée sur les moyens de production a perdu son sens, que la classe ouvrière « a presque disparu de la surface de la Terre » ibid., p.14. Sur la base de telles suppositions erronées, ces théories décrivent le prétendu « Empire » comme une « forme mondiale de souveraineté, composée de séries d’organisations nationales et supranationales qui sont gouvernées par la même logique de pouvoir » ibid., p. 15. Une souveraineté sans un « centre de pouvoir territorial » ibid., p. 258, sans conflits et rivalités, où le pouvoir et le rôle des Etats-Nations ont diminué ou bien ont été totalement abolis, où l’ « histoire des guerres impérialistes, inter-impérialistes et anti-impérialistes a pris fin » ibid., p.?

Quelle que soit l’une ou l’autre tendance de la notion utilisée d’ « Empire » ou la vue plus ou moins partielle des développements mondiaux, chacune de ces opinions propage à l’intérieur du mouvement de la classe ouvrière et populaire, l’idée inacceptable que le mouvement n’a plus besoin de posséder de stratégie ni de tactique. Ces idées créent des chimères concernant la réalité matérielle objective de l’impérialisme, elles endorment et désarment le mouvement face à l’ennemi de classe. A la nécessité d’une avant-garde révolutionnaire, les partis communistes, elles substituent les explosions spontanées de la prétendue « multitude ».

C’est pour ces raisons que nous considérons qu’il est absolument nécessaire de s’opposer idéologiquement à ces idées, de révéler la validité toujours actuelle de la théorie léniniste de l’impérialisme dans le monde moderne et de répandre au sein du mouvement les exigences politiques qui découlent de la position historique de l’impérialisme et qui relève de la base des tâches du mouvement communiste.

L’impérialisme : la réalité du développement du capitalisme aujourd’hui

Dans son ouvrage pionnier « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », Lénine étudia de manière détaillée les lois régissant la transition de l’étape pré-monopoliste à celle monopoliste du capitalisme, l’impérialisme. Il décrivit non seulement les caractéristiques économiques fondamentales de l’impérialisme mais aussi sa position historique en tant que stade ultime du capitalisme et comme prélude historique à son renversement révolutionnaire par le socialisme.

La réalité moderne du développement capitaliste confirme et correspond totalement aux caractéristiques économiques fondamentales décrites par Lénine.

Depuis le temps de Lénine, la concentration et centralisation de la production et du capital ont progressé énormément. Les monopoles, en particulier ceux à secteurs diversifiés, ont prédominé de manière encore plus prononcée sur les marchés nationaux et mondial, de telle sorte qu’aujourd’hui, ils contrôlent plus de 60 % du commerce mondial et que la valeur de leur production atteint environ 25 % de la valeur de la production mondiale (Chiffres tirés du "Rapport sur l’investissement dans le monde" ; CNUCED 1999)

Néanmoins, on ne peut constater, comme le font les théories de l’ « Empire », que les monopoles « tendent à transformer les Etats-Nations en simples instruments de comptabilité des flux de biens, d’argent et de population, qu’ils (les monopoles) mettent en mouvement » (Hardt & Negri, op. cit., p. 60). Les monopoles, les puissantes unions monopolistes, tous possèdent un lien national déterminant, principalement dans les trois centres impérialistes. Les chiffres ne trompent pas. Plus de 50 % des ventes des monopoles sont destinées au marché local du pays où ils ont leur siège. Le Japon présente dans ce cas un exemple extrême (75 % pour le secteur industriel, 77 % pour le secteur des services dans les années 1992 et 1993) Hirst, P. et Thompson G., Globalization in Question (édition grecque), pp. 177-178. De plus, les firmes-mères contrôlent les biens des monopoles dans une très large mesure.

Le résultat de l’existence de ce lien national est que les conditions de reproduction des monopoles (niveau des salaires, d’imposition, conditions de crédit, mesures protectionnistes, les aides et le financement par l’Etat, etc.) sont principalement fixés dans le cadre des Etats -Nations par des mesures régulatrices de type monopoliste d’Etat. En même temps, cependant, des sources de profit sont également recherchées sur les marchés externes, avec le résultat qu’il y a une base matérielle et un besoin pour l’établissement supplémentaire de conditions de reproduction du capital par des accords entre Etats et des ajustements de caractère monopole d’Etat.

Diverses confrontations entre différentes sections du capital monopoliste et entre les Etats qui les soutiennent, se développent fatalement sur la base des intérêts du capital. Il apparaît alors clairement la réalité moderne de la compétition monopoliste et celle entre les puissances impérialistes dominantes qui ont été décrites par Lénine. Un exemple récent, hautement révélateur est le conflit inter-impérialiste entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne d’un coté et ce que l’on appelle l’axe franco-allemand de l’autre, en Irak, un reflet de la confrontation des monopoles respectifs pour les sources d’énergie dans la région.

Le fait de propager des idées prétendant que, au sein du prétendu « Empire », les monopoles « supplantent le pouvoir des Etats-Nations » Hardt & Negri, op. cit., p. 412, que les Etats-Nations ont perdu leur autonomie « dans le rôle de médiateur de conflits et dans la réconciliation de la lutte de classes » ibid., p. 413 et qu’ils forment maintenant une « barrière » au développement, constitue par conséquent une déformation évidente de la réalité objective de l’impérialisme. De telles idées blanchissent les bourgeoisies des pays plus petits et leurs employés politiques, en transférant la responsabilité pour l’application de décisions capitalistes barbares à des organisations supranationales (le FMI, la Banque mondiale, l’OMC, la Communauté européenne, etc.). Elles déforment le rôle de ces organisations supranationales en temps que mécanismes d’ajustement mondial de la reproduction du capital monopoliste mais aussi de mécanismes pour imposer les intérêts des grandes puissances impérialistes. Elles incitent, de façon erronée, la classe ouvrière et les couches populaires à combattre contre des « réseaux globaux » diffus de firmes et organisations, au lieu de s’opposer aux bourgeoisies de leurs pays respectifs et de les renverser par une combinaison de luttes au niveau national et international.

L’exportation de capital, à la distinction de l’exportation de marchandises, constitue une autre caractéristique de l’époque impérialiste. Dans ce cas, le niveau des investissements directs étrangers (IDE) constitue un critère important pour déterminer le niveau de l’internationalisation de la production. Les chiffres contre les pseudo-théories qui présentent une nouvelle réalité sont, ici aussi, très révélateurs. La hausse observée des IDE en particulier en raison de la forte tendance à la fusion et l’acquisition d’entreprises (8,3 % du PNB mondial comme produit dérivant des IDE et environ 5 % comme contribution à la création de capital fixe) "Rapport sur l’investissement dans le monde" ; CNUCED 1999, op. cit. ne modifie pas ce qui prédomine depuis la naissance du capitalisme. La plus grande partie de la reproduction du capital social est réalisée à l’intérieur de la formation de l’économie capitaliste, de l’Etat-Nation. De plus, environ 70 % des EDI (chiffre de 2001) sont réalisés en direction des pays capitalistes industrialisés, ce qui constitue un renversement de la situation qui existait au début du 20e siècle. Chiffres du "Rapport sur l’investissement dans le monde" ; CNUCED 2002.

Les partisans de la nouvelle réalité socio-économique dans le monde moderne qui transcende l’impérialisme, fondent souvent leurs arguments sur la prétendue « autonomie » des transferts de capital monétaire par rapport à ceux de capital industriel et sur la domination de ses propres institutions et structures sur l’économie mondiale qui en découle. Marx, dans son « Capital », a évoqué l’apparition d’un tel phénomène par le développement du capital fictif et le fonctionnement de la bourse. Lénine étudia la poursuite de cette intensification du caractère spéculatif du capital, comme conséquence de sa concentration et centralisation croissantes, de la fusion du capital industriel avec le capital bancaire et l’apparition de monopoles.

Par conséquent, le phénomène d’opération spéculative du capital financier qui s’est intensifié dans le monde moderne, celui de l’autonomie considérable dans ses mouvements par rapport au capital réel, est le résultat direct du développement capitaliste et du rôle de la finance dans la reproduction du capital social. En même temps, c’est une expression du mode de fonctionnement parasitaire de la production capitaliste dans les conditions historiques où la contradiction entre le caractère socialisé de la production et la propriété privée des moyens de production est contre-balancée dans un sens négatif (par la bourse) et non pas éliminée dans un sens positif (par la propriété socialisée). On doit noter que le large volume de flux de capitaux est contrôlé et dirigé par les groupes monopolistes dans les trois centres impérialistes et non par des « villes globales ou villes de contrôle » prétendument autonomes Hardt & Negri, op. cit., p. 400. Dans ce contexte et comme conséquence de ce qui a été mentionné auparavant, la lutte pour la division des marchés et sphères d’influence s’intensifie, conduisant à une intensification des conflits et rivalités inter-impérialistes.

Dans les théories du surpassement du stade impérialiste du capitalisme par le soi-disant « Empire », les arguments de l’unification du monde moderne à travers l’évolution des forces de production, d’une « transition d’une économie de manufacture vers une économie de l’information » avec pour conséquence une « production décentralisée et déterritorialisée » ibid., p. 396 jouent un rôle central. On y fait souvent référence à une position supposée centrale occupée, de nos jours, dans la production capitaliste, par la prétendue « force de travail immatérielle (qui est liée à la communication, la coopération et la production et reproduction de sensations) », qui se distingue de la production d’objets matériels. Les conclusions déduites de telles théories sont profondément non-scientifiques. Elles cachent les relations d’exploitation capitalistes et la tâche historique de la classe ouvrière. Elles prétendent que « la notion de propriété privée est de plus en plus dénuée de sens dans les conditions nouvelles » ibid., p. 406, que « l’exploitation ne peut être localisée ni quantifiée » ibid., p. 287, que la classe ouvrière a été remplacée par ce qu’ils appellent la « multitude ».

Ces théories détachent le développement des nouvelles technologies et de la connaissance scientifique dans la phase actuelle du système impérialiste du développement général des forces de production sous le capitalisme. Elles cachent le fait que le développement accumulé des forces de production conduit toujours à leur évolution qualitative, ce qui, cependant, ne modifie pas fondamentalement les relations existantes de production. Elles embrouillent les questions importantes suivantes :

- Qui s’approprie les succès scientifiques et technologiques. Le capital ou la classe ouvrière ? Les nouvelles technologies sont-elles développées pour satisfaire les besoins humains ou le profit capitaliste ?

- Est-ce que le développement technologique modifie les relations de production ? Le capital est une relation sociale. Que le produit final du processus de production soit une construction métallique ou un programme informatique, les relations de production restent essentiellement les mêmes.

L’exploitation de la classe ouvrière par le capital, la production de la valeur ajoutée et du profit pour le capitaliste, non seulement subsistent mais s’intensifient. Marx évoqua déjà que « les sciences ont été emprisonnées au service du capital », que le développement de la technologie sous le capitalisme « ne tend qu’à diminuer le prix des marchandises, à raccourcir la partie de la journée où l’ouvrier travaille pour lui-même, afin d’allonger l’autre où il ne travaille que pour le capitaliste. C’est une méthode particulière pour fabriquer de la plus-value relative. » Karl Marx, Le Capital, tome 1er, chap. XV, trad. fr. [p. 386 de l’édition grecque]

Les tâches de la classe ouvrière aujourd’hui

En gros, ces théories de l’ « Empire » conçoivent de manière absolue et présentent comme un phénomène qualitativement nouveau, les nouvelles dimensions d’anciens phénomènes ou les nouvelles formes de leurs manifestations. Consciemment ou non, elles cachent le fait que le niveau actuel de l’internationalisation de la production, des investissements et du commerce découlent et sont des phénomènes inhérent au développement du capitalisme. De telles vues constituent, en principe, un remodelage des constructions idéologiques du début du 20e siècle sur la possibilité d’un « ultra-impérialisme » pacifique, une réapparition de théories similaires à celle de Kautsky.

Ces conceptions théoriques, qui furent en leur temps vigoureusement attaquées par Lénine, sont réfutées tous les jours par la réalité du barbarisme des guerres impérialistes. L’internationalisation des économies capitalistes, l’extension et l’accroissement du commerce mondial par la mobilité croissante du capital, n’ont pas résolu les contradictions du capitalisme ni supprimé les crises, et ne pouvaient le faire. Les relations qui se développent entre les économies capitalistes expriment la tendance à l’unification du capitalisme et reflètent toujours l’équilibre des forces (politiques, économiques et militaires). Dans aucun cas, elles ne sauraient empêcher le développement asymétrique du capitalisme, les conflits entre les monopoles, les confrontations et la guerre inter-impérialistes. Elles impliquent la dépendance économique et politique des pays plus faibles, elles sont accompagnées par la tendance inverse à la dissolution des relations et alliances entre pays capitalistes.

Les accords et règlements internationaux ne remplacent pas les Etats-Nations capitalistes. Les décisions internationales ne pourraient exister si les Etats-Nations et leurs gouvernements respectifs n’existaient pas. Une poignée de grandes puissances exercent leurs empreintes déterminantes sur ces décisions mais, en même temps, il est possible que beaucoup plus de pays les soutiennent et les appliquent. (Par exemple, environ 40 pays ont aidé les Etats-Unis en Irak).

De nos jours, l’impérialisme, en socialisant la production sur une base gigantesque, accentue encore plus la contradiction fondamentale du capitalisme entre la nature sociale de la production et la forme capitaliste, privée, de l’appropriation. Dans ces conditions, la lutte de la classe ouvrière et du mouvement populaire devrait être une lutte contre les monopoles et l’impérialisme au niveau national et international. On doit toujours se rappeler les mots de Marx dans le « Manifeste » que « le prolétariat de chaque pays doit en finir, avant tout, avec sa propre bourgeoisie » Karl Marx & Friedrich Engels, Le manifeste du parti communiste, trad. fr. [p. 39 de l’édition grecque]. En même temps, cependant, la classe ouvrière doit internationaliser sa lutte à travers le développement de coopération du mouvement communiste à l’échelle mondiale, avec la lutte pour le socialisme comme objectif stratégique.

Aujourd’hui, la thèse de Lénine que dans les conditions de l’impérialisme « la victoire du socialisme dans quelques ou même dans un seul pays » conserve toujours sa validité. « Le prolétariat vainqueur de ce pays, en expropriant les capitalistes et en organisant la production socialiste dans son pays, fera face au monde et emmenant avec lui les classes opprimées des autres pays ». Lénine ajoute également que « l’union libre des nations sous le socialisme n’est pas possible sans une lutte plus ou moins longue des démocraties socialistes contre les Etats arriérés ». V. I. Lénine, Oeuvres complètes, Tome 26, [pp. 362-363 de l’édition grecque].

La lutte de la classe ouvrière et des couches populaires pour le renversement du capitalisme et la construction du socialisme est inséparable de l’existence et l’action d’un parti communiste puissant dans chaque pays. Un tel parti, armé de l’analyse scientifique marxiste-léniniste de la réalité objective, sera capable de formuler une stratégie et une tactique révolutionnaires cohérentes qui puissent affronter le capitalisme. Les partis communistes qui luttent de manière cohérente contre l’impérialisme, avec l’objectif du socialisme clairement défini, sont en position de jouer un rôle d’avant-garde dans une large alliance anti-impérialiste et anticapitaliste. Ils peuvent unir, dans une lutte commune, des forces qui puissent s’opposer sur la question du socialisme ou qui ne propage pas le socialisme à l’heure actuelle mais qui néanmoins sont prêtes à lutter de manière déterminée contre les forces du capital. Dans cette direction, la coordination et l’action commune du mouvement communiste international jouent un grand rôle. Sur cette voie, ce mouvement devra également surmonter le test du dialogue sur les problèmes idéologiques modernes et les différences idéologiques qui existèrent de par le passé mais qui se sont intensifiées du fait de la victoire de la contre-révolution dans les pays socialistes [d’Europe, NdT].

Finalement, la prétendue « mondialisation », affublée, par certains, de la robe de l’ « Empire », n’est pas un processus neutre mais possède une orientation de classe en faveur du capital. Il ne peut être divisé entre les gens et les gouvernements bourgeois, il n’est pas non plus le résultat « des souhaits et demandes » de la classe ouvrière Hardt & Negri, op. cit.. La lutte contre l’impérialisme ne peut être conduite qu’en préparant le renversement des monopoles, pour le socialisme. « Un autre monde est possible » mais ce monde ne peut être que le SOCIALISME.

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Centre de Recherche Marxiste (KME)
Troias 36, Athènes, Grèce 11251
Fax : (+30) 210 8812460

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