« Rideau de fer sur le boul’mich » Avant-propos du livre de Jean Salem

, par  Pascal Brula , popularité : 2%

Suite au matraquage anti-communiste occasionné par l’"anniversaire" de la chute du mur de Berlin, il m’a semblé intéressant de conseiller la lecture de ce livre, « Rideau de fer sur le boul’mich » paru aux éditions Delga. Jean Salem, philosophe universitaire à la Sorbonne et auteur de nombreux ouvrages, nous avait déjà gratifié en 2006 d’un fameux "Lénine et la révolution" à contre courant de l’idéologie dominante dévastatrice. « Rideau de fer sur le boul’mich » est en fait la réédition d’un livre paru en 1985, en pleine tempête anti-soviétique. Il met à mal les formidables mécanismes idéologiques de désinformation mis en place à l’époque pour combattre les idées communistes. Et finalement, il est toujours d’une grande actualité. Au vu de ce vacarme calibré, qui pourrait encore croire que le communisme ne hante plus la vieille Europe ? Alors, en ces temps de fête, les éditions Delga m’ont autorisé à publier l’avant-propos de l’auteur pour l’édition 2009 : joli cadeau, d’autant plus que l’on se régale à lire le style mordant, argumenté et plein d’humour de Jean Salem. Que cette offrande soit aussi une invitation à la lecture du reste du livre…

Avant-propos du livre « Rideau de fer sur le boul’mich – Formatage et désinformation dans le "monde libre" » (édition 2009)

Rédigé par l’auteur, Jean Salem

Pourquoi rééditer un livre parlant de batailles désormais passées, d’un système social que l’on dit hors d’usage, de pays qui n’existent plus, et pourquoi reparler encore de campagnes de propagande qui ont, depuis fort longtemps, rempli tout l’office qu’on en escomptait ? Pourquoi revenir en 2009 sur l’antisoviétisme et, plus généralement, sur l’anticommunisme de la fin du siècle dernier ? La « faute », si j’étais sommé de répondre à de telles questions, la faute en revient : 1°/ à la conjoncture ; 2°/ aux éditions Delga ; 3°/ à la katastroïka dont Mikhaïl Gorbatchev fut l’acteur le plus représentatif ; et 4°/ à l’accentuation du délire tendant à criminaliser tout système, voire tout mouvement social hostile au culte du veau d’or et aux valeurs du capital.

I

« Le proverbe dit : "Morte la bête, mort le venin". Mais le venin meurt-il aussi vite que la bête ? Et d’ailleurs la bête est-elle morte ? », demandait gravement l’essayiste Vladimir Volkoff, dès 1992 [1]. Le même, déplorant au détour d’une page que le gouvernement de la Quatrième République ait laissé « insulté, discréditer, moquer, démoraliser l’armée qu’il envoyait se battre en Indochine et en Algérie, par des hommes déblatérant dans des cafés de Saint-Germain-de-Prés ou bavant impunément leur fiel dans des feuilles qui n’auraient pas paru deux fois sous un Clémenceau » [2], le même prévenait, dès ce moment-là, contre la « naissance d’une conspiration à ciel ouvert » : le « néo-communisme » ; menaçant en Russie, geignard en Occident, prenait-il le soin de préciser [3]. Nous y voici. Ou presque.

Ainsi – exemple entre mille autres – l’Université française aura-t-elle connu, durant les mois de février à mai 2009, le plus long mouvement de protestation jamais vu depuis mai-juin 1968. On y aura entendu, pendant ces forts beaux moments, des slogans typiquement « néo-communistes », tels que : « L’Université n’est pas une entreprise, le savoir n’est pas une marchandise ». Devant la Sorbonne, filtrée, bouclée, fermée, pour un oui pour un non, par un cordon de CRS que doublaient des escouades de vigiles privés, on entendait les étudiants crier : « Police partout, justice nulle part ! » ; « Fac ouverte aux enfants d’ouvriers ; fac fermée aux intérêts privés » ; etc. Dans des assemblées rassemblant 500, parfois 1 000 jeunes gens, des paroles que l’on aurait cru revenues du fond des âges étaient proférées avec enthousiasme et presque avec évidence : « Vive la jeunesse et la classe ouvrière ! » ; « C’est le capitalisme qui est la cause de tous nos maux ! ». La « chaîne humaine » de 3 000 personnes qui se forma autour de la Sorbonne, le 4 mars 2009, chaîne destinée à protéger symboliquement l’Université contre la casse néo-libérale ; la ronde des obstinés, en place de Grève (place de l’Hôtel de Ville), lointain écho de la lutte des Folles de la place de Mai, à Buenos Aires ; les 3 millions de Français qui, le 19 mars, défilèrent dans les cortèges syndicaux : tout cela – parmi des milliers d’autres mouvements sociaux toujours balbutiants, sporadiques, manquant cruellement d’organisation et, plus encore, de perspectives – marquait la fin de 25 années de plomb ou, si l’on préfère, signalait au grand jour l’ampleur de la crise du capitalisme et la nécessité vitale d’un projet dépassant les fort sympathiques mais stériles parlottes altermondialistes.

Dans le cadre d’une « grève active » que, faute de cours, nous proposions à nos étudiants, je donnais une conférence à l’Institut d’Arts plastiques de notre Université et je l’intitulais : « La crise : leur logique et la nôtre ». C’était le 16 mars 2009, à l’occasion d’une « Grande Fête des damnés de la Terre ». Puis, une jeune fille chanta, en s’accompagnant au piano. Après un apéritif, à 20 heures, fut enfin proclamée la « fin officielle du capitalisme » ! A une autre occasion, je présentais à des étudiants de première et deuxième années un : « Karl Marx, le retour », une autre conférence dans laquelle je faisais état de l’impressionnant renouveau et du succès croissant des études marxistes, en France et dans le monde entier. Je mentionnais inévitablement, au passage, le dynamisme et l’accueil plus que favorable fait au séminaire que nous organisons, depuis 2005, Stathis Kouvelakis, Isabelle Garo et moi-même, à la Sorbonne, avec le concours du collectif « Marx au XXIe siècle ».

Dans toutes ces circonstances heureuses, ou dans presque toutes, j’ai pu mesurer que la prédiction que je m’étais faite au début des années 80 était en passe de se réaliser : heureux, me disais-je alors, bienheureux sera (à la différence de tous ceux qui auront frénétiquement choisi la « tangente » ou la trahison pure et simple) celui qui, passé cinquante ans, sera de plain-pied avec la jeunesse. Car c’est bien là ce qui advient : on assiste enfin au « retour » des classes sociales, à la résurrection des morts, à la mise à nu des rapports sociaux dans toute leur sauvagerie, leur inhumanité, leur cynisme. Le capitalisme d’aujourd’hui, triomphant et dérégulé, se rapproche comme jamais de son concept et de ses principes fondateurs. Et la jeunesse de ce monde n’y croit plus guère, pour ne pas dire qu’elle s’en détourne massivement. Mais, sur un point, cependant, j’ai constaté que le courant ne passait toujours pas. Sur la question des pays dits « de l’Est » et sur l’histoire du mouvement communiste, le lavage des cerveaux a été durablement accompli. Certains de mes interlocuteurs les plus mobilisés, les mieux disposés, les plus instruits même, m’ont fait valoir avec une étonnante conviction que communisme et nazisme devaient être tenus pour deux « atrocités » comparables, à peu de choses près équivalentes, et qu’il n’y avait pas lieu de s’insurger contre cette incontestable donnée. Aussi est-ce d’abord à ces jeunes gens fort sincères et très justement révoltés que je pense, en laissant publier à nouveau des lignes écrites il y a déjà bien longtemps.

II

Vingt ans après. Et même… vingt-cinq… C’est, en effet, en 1985 que j’avais publié le pamphlet qu’on va lire ; et c’est plus de vingt ans plus tard que mes amis Aymeric Monville et Edmond Janssen (autrement dit : les éditions Delga) m’ont aimablement pressé de le rééditer. Depuis la date de sa première parution, comme eut dit l’un des auteurs épinglés ci-après, je me suis fracturé la cheville droite, puis j’ai parfaitement récupéré ma souplesse de jambe, cependant que bien des pays dont il est question dans l’ouvrage disparaissaient corps et biens [4]. A commencer par l’Union soviétique. Et qu’une foule d’autres émergeaient, parfois de nulle part.

Aujourd’hui, « j’enlève le bas ». J’aurai gagné, pendant ce laps de temps assez considérable à l’échelle d’une vie d’homme, la possibilité de ne plus recourir à l’usage du faux nez ou du pseudonyme, dans une Université française qui a parfaitement brillé durant ce dernier quart de siècle par ce qu’Eric Hobsbawm appelait son « antimarxisme hargneux » [5]. Non sans y subir quelques farces assez mémorables, non sans que plusieurs luttes ne m’en fournissent l’occasion, j’y ai croisé des collègues brillants, talentueux, courageux, aimables en tous points. Mais je m’y suis également fait, au passage, un maximum d’« amis » parmi tous ceux, nombreux, qui, avec frénésie, ont tourné le dos à leurs engagements de jeunesse et n’ont strictement rien à dire à ceux ou à celles dont c’est désormais le tour d’être jeunes : anciens soixante-huitards plus ou moins notabilisés, ex-maoïstes appelant constamment de leurs vœux la prochaine guerre projetée par l’Empire, couvrant les tueries, digérant goulûment les tortures, les bombardements, les massacres et – encore bien plus près de chez nous – la destruction méthodique des bases mêmes de la civilisation.

L’édition originale de ce livre (qui ne parle pourtant que d’eux !) avait « atteint » une centaine de « professionnels » des médias. Une ligne dans l’Humanité, due à Arnaud Spire, et une recension dans le magazine France-U.R.S.S. : ce furent là les seuls échos qu’on lui fit dans le petit monde des médias français. Mais, avec l’aide de Daniel Billard (qui avait rédigé l’Avant-propos de l’éditeur) et celle de beaucoup de militants bénévoles, nous avions tant bien que mal réussi à écouler les 3 000 exemplaires alors imprimés par les Editions de la Croix Chavaux.

La deuxième raison pour laquelle je crois bon de rééditer ce livre, c’est donc la rencontre de jeunes éditeurs qui sont résolus à regimber contre la censure, contre la chape de silence et de conformisme qui s’est imposée en France, depuis vingt-cinq ou trente ans, à la simple expression des idées communistes.

III

« Chute du mur ». Chute du mur de-Berlin-de-la-honte, comme de juste (tous les autres murs qui sont édifiés, dans ce monde un peu plus bunkerisé chaque jour, sont sans nul doute tout sauf « honteux » ?). Chute du mur de Berlin dont on va bientôt fêter jusqu’à la nausée le vingtième anniversaire, au point qu’on parle même de la « constitutionnaliser » en quelque façon : en « nazifiant » urgemment et officiellement le bilan du « socialisme réel » dans quelque motion officielle, dans un texte que l’on voterait à Strasbourg ou ailleurs, afin d’éviter que les jeunes ne voient toujours davantage dans le communisme une alternative à la « démocratie libérale ».

(...)

[1] Volkoff (Vladimir), La Bête et le venin, ou La Fin du communisme, Paris, Ed. De Fallois / L’Age d’homme, 1992, dos de couverture.

[2] Ibid., p. 23.

[3] Ibid., p. 32.

[4] Cf. ci-dessous, p. 81-85 : « La Nathalie du camarade Goldring ».

[5] Hobsbawm (Eric J.), L’Age des extrêmes, Histoire du Court XXe siècle, Paris, Editions Complexe / Le Monde diplomatique, 2006, p. 8.

La suite dans le texte joint...

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