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rencontre sur Gramsci à la fédération 69 du PCF

Gramsci dans la préparation du 40e congrès du PCF

Introduction : sa vie (Martine) son œuvre (Claude)
Lundi 4 mai 2026

Le 25 avril, une rencontre sur Gramsci était organisée à la fédération du Rhône du PCF. Préparée par Claude et Martine, elle a permis une riche discussion sur l’actualité des outils théoriques de Gramsci dans la situation politique actuelle et la préparation du 40e congrès du PCF.

Voici l’introduction de Martine sur son histoire, celle de Claude sur les concepts théoriques de Gramsci. Un autre article présentera la discussion et notamment une synthèse réalisée par l’IA Mistral, synthèse tout à fait remarquable et utile pour découvrir la discussion.

J’ajoute pour compléter une note de Michel Sautel sur Les interprétations réformistes de Gramsci : une trahison de l’hégémonie révolutionnaire, importantes pour comprendre comment Gramsci peut être cité à droite et même à l’extrême-à partir d son concept d’hégémonie, ce qui n’est pas sans conséquences aujourd’hui sur le rôle de cnews et bolloré dans l’inconscient politique…

Introduction 1 : Gramsci et l’actualité de sa pensée (Martine)

Essayer de comprendre en quoi, avec Gramsci, on peut penser vraiment la situation d’aujourd’hui.

Aujourd’hui c’est le 25 avril, une date importante pour les Italiens, c’est notre 8 mai à eux. J’avais noté une pensée pour Georges Ibrahim Abdallah et pour Mumia Abu Jamal, qui sont deux prisonniers historiques. Voilà, puisqu’on va parler aujourd’hui de Gramsci qui est le prisonnier, malheureusement, presque exemplaire.

Je vais présenter modestement sa vie, son histoire, l’histoire de l’Italie, et puis je laisse à Claude le soin de développer les concepts.

Gramsci : Un personnage complexe et multiple

Autour de Gramsci, il y a beaucoup de choses. À la fois c’est Saint Gramsci, c’est-à-dire une espèce d’hagiographie qui fait qu’il est sanctifié un peu à l’italienne. Et puis c’est compliqué de parler de lui parce que le parcours de sa connaissance n’est pas facile dans la mesure où il y avait des archives qu’on ne connaissait pas qui ont été ensuite découvertes. Il y a des choses qui sortent petit à petit au fur et à mesure.

La lecture de Gramsci, selon qu’on est trotskiste, selon qu’on est maoïste, selon… peut être extrêmement différente. On peut lire des choses définitives et affirmatives sur le même sujet. Il aurait dû ceci, ou bien le PCUS aurait dû cela, etc. Selon aussi, c’est assez compliqué de les partager et de se faire une idée.

Moi, je vais essayer de vous donner des faits, et puis après, on peut en discuter.

Ce que je voulais faire, c’était parler de Gramsci, d’où il vient, et où et quand il a vécu.

L’Italie de la fin du XIXe siècle : Un contexte historique marqué

Il naît en 1891, donc fin du XIXe siècle, en Sardaigne. Donc c’est une île, ça implique pas mal de choses. Il naît dans le centre de l’île, pas sur les côtes, un endroit extrêmement préservé historiquement, et avec pas trop de contact avec l’extérieur.

Il naît dans une Italie qui a une capitale depuis 20 ans, Rome est capitale depuis 1871. Et il naît en 1891. C’est très important parce que c’est un pays qui a une histoire assez travaillée, au XIXe siècle, il y a ce phénomène sur lequel Gramsci ne cessera de revenir justement dans toute sa réflexion et son œuvre qui s’appelle le Risorgimento, qui est l’unité italienne, qui est un processus extrêmement lent qui met une cinquantaine d’années à se constituer pour aboutir finalement à trouver une capitale qui est Rome.

Les forces motrices du Risorgimento ne sont pas les forces populaires. C’est une petite bourgeoisie, il y a beaucoup l’aide de pays étrangers, en particulier de la France, qui a un rôle très ambigu. En tout cas, c’est quelque chose qui explique aussi les difficultés historiques par la suite de l’Italie.

Et Gramsci est très sensible à ce sujet, il y revient beaucoup,il fait même un chapitre sur le Risorgimento.

Il naît dans une Italie profondément divisée et ça sera aussi un autre sujet très important de sa réflexion, c’est la division entre le sud et le nord. Il y a tout un chapitre qui s’intitule Le Mezzogiorno.

Quand je dis chapitre, vous le savez, il n’a pas écrit des livres avec des chapitres numéro 1, numéro 2, numéro 3… Son écriture essentiellement fragmentaire est due aux conditions dans lesquelles il a écrit, en prison, on ne peut pas dire qu’il y ait des livres, des volumes.

Mais les deux sujets qui ont particulièrement obsédé Gramsci et qui sont les plus compacts, on va dire, chez Gramsci, c’est à la fois le sujet du Risorgimento, c’est-à-dire le sujet historique, comment s’est faite l’unité italienne et comment elle s’est mal faite, et le sud, c’est-à-dire le sujet géographique, avec cette histoire d’un sud qui est encore, on peut dire, qui vit en féodalisme. On ne peut pas trouver d’autres définitions. Alors que le Nord s’apprête à faire une envolée capitaliste avec l’industrie.

Donc il y a un contraste absolument sidérant. Et comme l’Italie est, comme les pays européens à cette époque-là, essentiellement agricole, l’agriculture en Italie, les masses agricoles sont des masses extrêmement aliénées. Pour réaliser l’alliance avec le prolétariat, c’est assez compliqué.

Dans le sud de l’Italie, les masses sont analphabètes, quasiment esclavagisées, au service des seigneurs. Il y avait un seul propriétaire, par exemple, pour la Bruse, qui est un département, c’était un seul propriétaire qui le possédait, ça donne une idée de la situation.

Ça ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas de mouvement de révolte dans l’Italie du Sud et en Italie en général. On assiste beaucoup à des mouvements sociaux assez violents, assez brutaux, beaucoup de mouvements spontanéistes, anarchistes. Tout le monde connaît l’histoire de l’anarchisme italien, qui émaille l’histoire avec des assassinats, des attentats. Ce sont des actions souvent individuelles. Par exemple, le roi d’Italie, Humbert Ier, est assassiné en 1900.

Ça veut dire qu’il y a aussi des mouvements sociaux qui naissent, qui sont très réprimés violemment, et c’est en Sicile par exemple qu’on crée les premiers fasci. Fasci, ça veut dire un faisceau. Par la suite on fera un usage particulier avec les faisceaux des lecteurs romains. Il renverra à une mythologie romaine. Mais les fasci en Sicile, les fasci siciliani, ils sont au départ des unions de gens exploités qui essaient de se défendre. On commence à avoir des associations de faisceaux. C’est là que naît cette idée-là et c’est réprimé vraiment d’une façon sanglante.

L’enfance et la formation de Gramsci

Lui, il naît en 1891 dans une petite ville qui s’appelle Alès, comme Alès dans le Gard. Il naît dans une famille où il y aura sept enfants, il est le quatrième. Très jeune, tout le monde le sait, ne serait-ce qu’à voir sa photo, il est atteint du mal de Pott, qui est une forme de tuberculose qui attaque la colonne vertébrale.

Et puis le mal de Pott, qui à l’époque est très mal diagnostiqué. Et s’il avait été diagnostiqué, de toute manière, il n’aurait pas été soigné puisque la famille n’avait pas les moyens de faire des soins. Donc, c’est un garçon qui est marginalisé à cause de ce problème-là, assez rapidement, et qui se réfugie dans la lecture parce qu’il y a quand même l’école publique et donc l’école donne la possibilité de lire et de lire des livres.

Et en même temps, ils achètent le journal, et sur les journaux, il y a des feuilletons. Et Gramsci est un grand lecteur de feuilletons. Il reviendra dans ses cahiers de prison, on verra beaucoup d’allusions à cette littérature populaire qu’il estime beaucoup.

Pour vous donner une idée de ce qu’il y a dans sa tête d’enfant, quand il lit les feuilletons, c’est par exemple une écrivaine qu’on ne connaît pas du tout en France, qui s’appelle Carolina Invernizio, qui raconte, qui fait donc des feuilletons, c’est à suivre, des histoires. j’ai noté des titres qui étaient rigolos : Le baiser d’une morte, Enterrée et vivante, L’auberge du crime, Le cadavre accusateur, c’est pour vous donner une idée de ce que lisaient les gens, et Gramsci, quand il était petit.

Et puis un autre qui compte beaucoup dans sa culture et dans son imaginaire culturel, qui est, je pense, l’imaginaire culturel des Italiens, c’est Emilio Salgari, qui a créé un personnage, Sandokan, l’aventurier, celui qui part dans la jungle, qui affronte tous les dangers, etc. Là, on s’adresse plutôt à un public masculin, mais quand même, c’est quelque chose qui compte énormément. Tous les Italiens, quand ils étaient petits, ils lisaient Salgari. Je dis ça, non pas pour de l’anecdote, mais parce que ça fait partie intégrante de sa réflexion ensuite sur la culture et la culture populaire, parce qu’il ne parle pas que de politique, il parle aussi, beaucoup, beaucoup, on le verra, avec sa carrière de journaliste, de culture en général, de théâtre, de littérature, etc.

Voilà, donc on retrouvera ça dans les cahiers de prison.

La scolarité et les difficultés de Gramsci

La scolarité, elle est compliquée à cause de sa maladie, à cause de la pauvreté, de la misère. Le père se fait mettre en prison, enfin, on met le père en prison, parce que c’est un employé du cadastre et je ne sais pas ce qu’il a fait. Ceci dit, il y a l’absence du père pendant un moment, donc la mère se retrouve pour élever les enfants.

Et Gramsci, malgré sa constitution physique très peu robuste, doit malgré tout participer, comme dans les familles de la campagne à cette époque-là, la vie est difficile. Et malgré toutes ses difficultés physiques, il va au charbon. Il est devenu à partir de cette époque-là, et la pauvreté aide aussi à devenir très bricoleur. C’est quelqu’un qui a le sens de la fabrication des petits objets. C’est ça, c’est son enfance.

Alors, il va quand même à l’école, il saute des semaines, des mois. Il est tout de suite, un élève brillant. Il va à l’école primaire, ensuite, l’équivalent du collège, il passe son brevet à 17 ans. un peu tard, malgré tout, mais avec toujours des notes excellentes.

Ensuite, il va au lycée à Cagliari. Alors, Cagliari, toujours en Sardaigne, c’est le sud, la capitale de la Sardaigne. Pour lui, c’est déjà sortir de sa toute petite campagne. Je vous signale que si vous allez en Sardaigne, vous pouvez visiter aujourd’hui la maison de Gramsci qui est ouverte, qui est transformée en musée par les jeunes de l’endroit. Il y a une association qui s’est créée. Moi, j’y suis passée il y a une dizaine d’années. C’était très dynamique. Ces jeunes non seulement font vivre la maison avec des souvenirs, avec des documents, avec des manuscrits, mais ils organisent aussi des rencontres, des congrès, avec d’autres comités Gramsci qui peuvent exister en Italie ou en Europe. Et il y a toujours un accueil assez formidable.

Il quitte cet endroit-là et il va à Cagliari, où son frère aîné travaille déjà. Donc il va vivre avec lui, et le frère va prendre des responsabilités à la bourse du travail. Il commence à se créer des bourses du travail, donc déjà, il a un petit pied à l’étrier. Ensuite, il se rapproche des cercles socialistes, et il rencontre le prof, il va au lycée… Tout lui plaît.

Turin : Le choc culturel et intellectuel

Et en 1911, donc il a 20 ans, l’université de Turin met deux bourses à disposition des Sardes pour aller à la fac et lui, il obtient une bourse. Donc, il va à Turin parce qu’évidemment, la Sardaigne appartenait au royaume de Piémont-Sardaigne. Il arrive à Turin en 1911 à 20 ans, très très pauvre et il va à la fac à l’université.

Il faut se représenter ce que ça veut dire aussi pour Gramsci, c’est-à-dire qu’il y a un télescopage entre cette île où il y a une tradition orale très importante, une pensée magique même dans la littérature sarde aujourd’hui, ça se sent, si vous lisez des romans de Michel Amour, des gens comme ça, c’est très présent, très constitutif.

Et là, il arrive à Turin, qui est la ville du capitalisme triomphant, qui est en train de se développer d’une façon triomphante, qui est la ville de la modernité, à tout point de vue. Donc pour lui, c’est quand même un télescopage, un choc absolument important, d’autant plus qu’il n’a vraiment pas d’argent et qu’on peut dire qu’il en bave. Il en bave vraiment, il n’a pas un physique robuste, mais en plus de ça, la misère le contraint de ne pas manger certains jours, à dormir dans des endroits extrêmement difficiles, froids, etc.

Quand il est arrivé en 1911, on fête le cinquantenaire de Rome capitale. C’est à ce moment-là qu’on construit à Rome le monument à Victor Emmanuel II. Je ne sais pas si vous connaissez Rome, ce qu’on appelle la machine à écrire.

Et à Turin, on fait une exposition internationale, un peu partout, sur les rives du Pô. Et lui, il arrive là au milieu, ça doit être quand même quelque chose de très choquant.

Turin, c’est la ville de la voiture, c’est la Fiat, c’est la Fiat qui s’implante, la voiture et l’aéronautique, et c’est deux industries qui incarnent le modernisme, le développement, et le fait que l’Italie se range derrière les pays industriels, parce qu’il y avait un gros retard italien, évidemment, par rapport à l’Angleterre, surtout par rapport à la France. L’Italie a des histoires compliquées. Le Nord a toujours été un peu plus développé, mais là, il passe la vitesse supérieure.

De 1905 à 1911, quand il arrive, on inaugure le Lingotto. Je ne sais pas si vous connaissez le Lingotto à Turin. C’est le plus grand siège de la Fiat, qui est l’équivalent de Billancourt. Sur le plan architectural, c’est une modernité qui séduit Le Corbusier. Le Corbusier va à Turin, découvre le Lingotto, et, ceci dit, aujourd’hui, malheureusement, c’est un autre grand architecte qui a traité le Lingotto, c’est Renzo Piano, qui en a fait, lui, il a fait ce qu’on lui demandait, un centre commercial.

Il rencontre des gens parce qu’il a été sensibilisé par son frère, des gens qui s’appellent Palmiro Togliatti, Angelo Tasca, qui est le père de Catherine Tasca, et Terracini, qui sont les futurs dirigeants du futur parti communiste d’Italie. Ils auraient dit, c’est peut-être la légende, il va venir chez nous le petit.

Il traverse de graves épisodes de dépression, qui sont dues, bien sûr, à ses conditions physiques et matérielles, ce qui fait qu’il n’arrive pas à venir à bout de ses études universitaires. Et puis, apparemment, ça ne l’intéresse pas trop. Ce qui va l’intéresser, c’est le journalisme.

L’engagement journalistique et politique

Et en 1916, il abandonne l’université, il renonce aux études, et il se met à travailler comme journaliste pour le journal Il Grido del Popolo (Le Cri du peuple), qui est donc le journal des socialistes, et de L’Avanti !, qui est le journal national. Il habite même dans le local.

Dans l’ébullition intellectuelle de Turin, il rentre tout de suite dans la vie intellectuelle. C’est une vie intellectuelle très forte. Il rencontre des gens qui ont un rôle historique important qui s’appelle Gobetti, par exemple, qui sera poursuivi et tué par les fascistes. Il rencontre Giulio Einaudi.

Et en 1919, il crée avec Togliatti et Terracini le journal qui s’appelle l’Ordine Nuovo (L’Ordre nouveau). Comme les fascistes reprennent toujours les trucs. L’Ordine Nuovo est une revue de culture politique assez ouverte, où il n’y a pas que des socialistes qui interviennent, il y a aussi des libéraux, comme Gobetti, et il faut se remettre aussi dans le climat où il y a ce courant futuriste qui est extrêmement important, qui exalte la modernité, la vitesse, etc., etc.

Alors Gramsci écrit des articles sur le futurisme. Au début, il est très séduit parce que le futurisme dit qu’il faut tout foutre en l’air, il faut annuler tout ce qui est conservatisme, les académies, les choses comme ça, donc ça, c’est une idée qui le séduit. Mais en même temps, il y a une dérive vers le culte du chef qui fait que tous les futuristes italiens vont devenir fascistes, donc là, effectivement, il y a une dénonciation de cette tendance-là.

Bon, je ne m’attarde pas sur 1917, puisque donc en 1916, ils créent l’Ordine Nuovo, en 1917, vous êtes au courant qu’il y a quelque chose qui se passe d’important en Russie. Qu’en même temps que la Révolution se fait en Russie, il y a la défaite de Caporetto en Italie, qui est une défaite extrêmement importante pour l’imaginaire italien, c’est une déroute, c’est-à-dire que l’état-major de l’armée italienne s’effondre complètement, il y a 300 000 prisonniers et 350 000 qui s’enfuient. C’est un truc très fort dans l’histoire de l’Italie.

Voilà, ensuite, il se passe tellement de choses à ce moment-là… Les événements, voilà, je passe pour ne pas aller trop autour de la révolution. Il écrit un article le 24 novembre 1917, juste après les événements russes, assez rapidement, il écrit un article qui s’appelle dans l’Ordine Nuovo, La Révolution contre Le Capital. Et là, il y a des discussions énormes, évidemment.

Les débats avec Bordiga et la fondation du PCI

Il s’oppose à un socialiste italien à l’époque dont on reparlera, c’est Amadeo Bordiga. Bordiga, c’est un nom important parce qu’il va faire partie des discussions dans la direction du Parti Socialiste et avec Gramsci en particulier. Bordiga a une lecture plutôt mécaniste de Marx. Alors que Gramsci est connu pour sa subtilité, et son évolution aussi, en fonction des événements, en fonction de tout ce qui se passe. Bordiga est plutôt dogmatique, sectaire, après il ne faut pas non plus ranger dans des catégories, parce que là on ne s’en sort plus, mais il y a bien sûr des discussions assez importantes.

En 1918, c’est l’armistice. En 1919, il se passe plein de choses. En mars, parce qu’on dit qu’aujourd’hui conduit une époque où ça gicle, mais là aussi, en mars 1919, Mussolini… crée les fasci di combattimento, les faisceaux de combat, qui vont devenir, bien entendu, l’arme du fascisme.

Le 1er mai, voilà, donc, l’Ordine Nuovo. Ensuite, les polémiques avec Bordiga. Et en 1919, on arrive à la création à Turin des conseils de fabrique. C’est ce qu’on appelle le fameux bienio rosso (les deux années rouges), 1919-1920. C’est un mouvement qui est un peu partout, mais essentiellement à Turin et un peu partout dans l’Italie du Nord. La Ligurie, qui est l’endroit où il y a beaucoup de dockers, et donc beaucoup d’ouvriers d’avant-garde, et puis la Toscane, un peu la Toscane, et un peu la Lombardie.

Alors, je ne sais pas si vous connaissez cette histoire, ça commence au milieu par une grève de contraventions, c’est ça qui met le feu aux poudres, en somme, parce que le patron veut donner une contravention aux ouvriers qui n’ont pas fait ceci, pas cela, donc les ouvriers se révoltent, ça part de là, et ça va durer jusqu’à septembre 1920. Il y a le syndicat de la métallurgie qui s’appelle la FIOM, il y a la CGT italienne. Ils sont complètement débordés par la base. Parce que dans ce qui se passe à Turin, pendant le Biennio Rosso, avec sans arrêt la présence de l’Ordine Nuovo, du fameux journal, de la fameuse revue, c’est que c’est une expérience d’autogestion, la parole aux ouvriers, à la base, à la masse des ouvriers, et… les syndicats sont un peu, même pas mal, dépassés.

Voilà, du coup, et bien, en 1920, il y a Giolitti qui est le premier ministre, qui est assez habile, qui est assez renard, qui voit un peu les forces et qui profite de ça. C’est comme ça, c’est l’histoire, il y a un accord qui est passé entre le syndicat et le PSI, le Parti Socialiste Italien, qui à l’époque, n’a pas de colonne vertébrale suffisamment forte comme après la guerre de 1914. Tout le monde connaît le PSI, qui laisse signer le syndicat, et du coup c’est une défaite et une grosse déception à la fin de ce biennio rosso. Ça finit mal. Ça c’est en 1920.

Les accords sont signés en septembre 1920 et arrive le congrès de Livourne, le congrès du PSI en janvier 1921 à Livourne au théâtre San Marco. Là, Gramsci a préparé avec d’autres le congrès et ils savent, ils voient que le PSI n’est plus à même de diriger des luttes, donc il faut un parti révolutionnaire. Et évidemment, ils sont en relation aussi avec le Komintern. Donc, contrairement à ce qui se passe à Tours en France, ce n’est pas la majorité des socialistes qui deviennent communistes, c’est la minorité des communistes qui partent et qui fondent le PC des « italiens ». Ce n’est pas le Parti communiste italien encore.

Ce congrès, c’est important. Il y a Gramsci et l’Ordine Nuovo, qui a cette expérience des conseils de fabrique… et puis il y a Bordiga. Bordiga, c’est l’idée du parti. Il faut un parti, plus ou moins comme les russes. Chez Gramsci et les ordinovistes, on les appelle les ordinovistes, ils n’ont pas cette idée au départ, parce que Gramsci changera justement, c’est là qu’on voit qu’il est capable de changer, lui il est encore dans cette histoire des conseils de fabrique et de parole à la base.

Donc, quand le congrès de Livourne se fait, en gros, les bordiguistes — puisque c’est comme ça qu’on les appelle — sont plus nombreux et c’est Bordiga qui est le secrétaire du PCDI à l’issue du congrès de Livourne. Les ordinovistes de Gramsci sont minoritaires.

Il faut dire, ça sera une constante dans tout ce que j’ai lu ou relu, c’est que Gramsci n’est jamais pour les scissions. Il est tout le temps, même dans des moments difficiles où il y a des antagonismes différents, il est tout le temps, pour une solution de ne pas se séparer, de ne pas se fracturer. Il analyse la fracture comme une défaite à venir pour les masses ouvrières.

La montée du fascisme et le congrès de Lyon

Après il y a la marche sur Rome en 1922, en 1924, et on assassine Matteotti, En 1925, Mussolini prend les pleins pouvoirs. 1925, c’est les lois fascistissimes. C’est là que le fascisme, après l’assassinat de Matteotti, quand Mussolini le reconnaît en disant c’est pour le bien de l’Italie. Toutes ces lois font qu’il n’y a plus aucune liberté, à quelque niveau que ce soit, en Italie.

Donc vous imaginez bien que les premiers pourchassés, les premiers arrêtés, c’est les communistes.

En janvier 1926, on arrive à Lyon parce que la direction du parti décide de faire un congrès d’abord à Vienne, et puis finalement ils viennent à Lyon, parce qu’à Lyon il y a beaucoup d’Italiens antifascistes et immigrés, en particulier dans la région lyonnaise et stéphanoise.

J’aurais bien aimé qu’on fasse quelque chose en janvier 1926 pour les 100 ans, parce que c’était au Cirque des Rancis, pas loin de là. Ils étaient 70 délégués. Gramsci était là. J’aurais bien aimé savoir chez qui il avait été hébergé. Je lance un appel à la JC.

Voilà, sur cette période qui est extrêmement passionnante sur la clandestinité des Italiens, la clandestinité ou pas, parce que il y avait beaucoup de mineurs qui n’étaient pas clandestins, sur cette période et justement sur cet aspect du congrès de Lyon qui a donné les thèses de Lyon, ça s’appelle les thèses de Lyon 1926.

Quand je vous dis que Gramsci évolue, au départ il s’oppose à Bordiga lorsqu’il est au premier congrès. Et entre-temps, en 1926, il se range petit à petit sur les positions de l’internationale. Il comprend que c’est un parti bolchevique et non pas les idées d’autogestion qu’il pouvait avoir à Livourne.

Donc ça chauffe pendant ce congrès. Les propos échangés étaient assez violents. Il y avait le responsable de l’internationale communiste qui était un Suisse qui voulait expulser Bordiga de l’assemblée. C’est Gramsci qui retient Bordiga. Il qui devient secrétaire du parti à Lyon, à ce congrès de Lyon. Mais il n’écrase pas Bordiga qui reste dans la direction. C’est ça qui me frappe le plus, cette volonté de ne pas fracturer le mouvement ou les directions.

Voilà. Donc ça peut faire réfléchir aussi, comme dit Claude, aux périodes qu’on peut traverser. Donc, en 1926, c’est un congrès important, les thèses de Lyon ont été éditées, j’ai vu sur internet, moi j’ai fait la traduction des thèses.

L’arrestation et l’emprisonnement

Et puis malheureusement, à la fin de 1926, Gramsci est arrêté en Italie. Il envisageait à ce moment-là de partir et de se réfugier en France, clandestinement, et la police l’en empêche et l’arrête.

Il est arrêté en novembre 1926. Caricature de procès, évidemment. Souffrance extrême, on le déporte, il y a ce tribunal spécial qui le juge, il n’y a pas d’appel possible. C’est un tribunal institué par les fascistes pour la sécurité de l’État, on comprend tout de suite ce que ça veut dire, c’est des sentences à l’emporte-pièce, pas d’appel possible, les communistes sont laminés.

Togliatti, lui est en URSS. Mais Terracini, Nisco Cimarro, Gramsci, sont tous condamnés à de grosses peines. On l’envoie au confino, je ne sais pas si vous avez entendu ce mot, confino, c’est la déportation interne, c’est-à-dire sur des îles, ou bien dans le sud de l’Italie qui est complètement coupée du reste du monde.

Il rencontre d’autres prisonniers. Il y a toujours, sur le parcours de Gramsci, des rencontres avec des gens qui ne sont pas forcément communistes, mais des gens comme Gobetti, dont j’ai parlé tout à l’heure, qui a beaucoup compté, parce que les échanges intellectuels avec Gramsci, c’est toujours productif dans sa pensée.

Il rencontre un homme politique très important, Ferruccio Parri, qui a fondé Justice et Liberté, qui est aussi un parti de résistance énorme, enfin, beaucoup moins structuré peut-être que les communistes, mais qui compte énormément, Justice et Liberté.

Malheureusement, lorsqu’il sera en prison, c’est la période la plus triste pour Gramsci, dans les Pouilles, en fonction des ordres de Moscou, il a souffert d’absence de contact avec les communistes. A ce moment-là des analyses classe contre classe, les sociodémocrates sont des pourris vendus, donc il y a une espèce de méfiance vis-à-vis de Gramsci en prison, de la part des autres communistes qui sont en prison aussi, comme peut-être quelqu’un qui n’est pas très sûr.

Donc il souffre beaucoup de l’isolement. Alors que dans son parcours, il a rencontré par exemple celui qui sera un jour président de la République, c’est un socialiste. Tout le monde en parle, tous ceux qui ont pu témoigner, ces rencontres intellectuelles étaient des moments très importants, productifs pour les uns comme pour les autres. Gramsci en a toujours tiré quelque chose pour faire évoluer sa pensée.

La vie en prison et les Cahiers de prison

Sa prison, c’est dans les Pouilles, dans le sud de l’Italie. Comment dire dans quel état il est ? Vous imaginez, physique, moral. Il y a eu plusieurs tentatives d’échanges de prisonniers. Lui était à la manœuvre. C’était lui qui organisait par l’intermédiaire du Vatican. Il avait déjà assisté à des échanges de prisonniers entre l’URSS et l’Italie, et l’Église. Parce qu’il y avait des religieux ou religieuses, qui étaient prisonnier en URSS, et donc lui connaissait la démarche, pensait que ça allait marcher pour lui aussi. Ça n’a pas marché.

Il y a une grande littérature qui dit que c’est la faute de Moscou. Ce n’est pas vrai. Ce n’est même pas la faute de Staline, pour une fois. Donc voilà, Staline vote pour, et il est d’accord pour qu’on échange Gramsci, c’est le Vatican qui freine des quatre fers, alors pas forcément le futur pape là, mais ceux qui sont ses assesseurs, et du coup, ça ne se fait pas.

Donc il croupit dans cette prison, il va de plus en plus mal, on le transfère dans une clinique, il va ensuite dans le nord, et puis le jour de sa libération officielle, il fait une hémorragie cérébrale et il meurt. Deux jours après. Il est arrêté en 1926 et il meurt en 1937.

Il faut dire qu’à la fin, quand il est dans les cliniques, il est tellement mal qu’il ne peut plus écrire du tout. Dans les prisons, il n’a pas écrit tout de suite. Au début, on ne lui a pas donné de matériel pour écrire. Après, il en a eu. Et quand il en a eu, c’est là qu’il a écrit ses cahiers de prison et ses lettres.

Ses lettres sont à la fois des lettres politiques et des lettres familiales. Et c’est là que, quand je vous parle des rencontres qu’il faisait, il a eu aussi des amitiés, une amitié en particulier, extrêmement importante, d’un économiste qui était dans l’école de Keynes, qui s’appelait Piero Sraffa, qui était de Turin, il avait rencontré Gramsci à Turin, il l’avait vu arriver de Sardaigne, et c’est quelqu’un qui était lui d’une famille bourgeoise, qui avait de l’argent, et qui a tout le temps beaucoup aidé matériellement Gramsci. Il ouvrait un compte illimité dans les librairies pour Gramsci. Pour Gramsci, la lecture, vous avez compris ce que ça représente, c’était vraiment quelque chose de formidable. Et il a été d’une fidélité à Gramsci toute sa vie, toute sa vie. Pendant le procès, lorsqu’il était en prison, il est toujours intervenu.

Les lettres familiales et les Schucht

Une autre personne qu’on ne peut pas oublier, c’est le côté sentimental, le côté gala, mais on peut finir là-dessus. C’est la rencontre avec les filles Schucht. C’est un nom allemand, mais c’est une famille russe. Voilà, c’est les Allemands qui sont arrivés en Russie. On est dans un contexte romanesque quasiment tchékovien, une famille extrêmement cultivée, polyglotte.

Le père, Apollon, il y a six ou sept enfants, tous parlent plusieurs langues, tous jouent d’un instrument, c’est une famille extrêmement… marrante, même si à l’intérieur il y a des névroses comme à l’intérieur de toutes les familles, et ce sont des gens qui ont un rapport très fort avec l’Italie. Le père est un ami de Lénine, c’est lui qui présente Gramsci à Lénine ou Lénine à Gramsci.

C’est une famille qui vient souvent en Italie, à tel point que les filles parlent toutes très très bien l’italien, ce qui explique aussi qu’il puisse y avoir une relation avec Gramsci. Comment Gramsci rentre en contact avec cette famille, c’est lorsqu’il va à Moscou.

Quand il arrive en 1922, il est très fatigué, très malade, à tel point que l’Internationale lui dit : ’Il faut aller te reposer, il y a des sanatoriums.’ Et il va aux sanatoriums, pas loin de Moscou, et là, il a comme voisine une autre fille, c’est une fille Schucht, justement, c’est l’aînée. Alors l’aînée, Juliana. Donc, il rencontre Juliana, avec qui il a une petite aventure. Les archives, par la suite, révèlent que finalement, c’était peut-être plus qu’une aventure. La fille est assez mordue. Et puis voilà qu’elle a la visite de sa sœur, Julia. Et là, c’est le coup de foudre entre la sœur et Gramsci, au grand dam de l’aînée, qui, effectivement, si on veut regarder le côté romanesque des choses, n’aura jamais digéré que ce soit la deuxième qui ait le cœur de Gramsci.

Ils ont deux enfants, après le premier séjour de Gramsci en 1922 et puis juste après il revient une fois. Donc c’est elle qui revient en Italie. C’est une fille très belle, personnalité violoniste qui a fait l’académie de Santa Cecilia à Rome, le top. C’est quelqu’un de très sensible mais en même temps de très fragile, qui va passer toute sa vie en dépressions successives.

Du coup, la correspondance de Gramsci avec sa femme reflète ce problème où, par exemple, il ne lui écrit pas du tout pendant à peu près un an. Donc lui, déjà, il n’est pas bien et il n’a pas de nouvelles de sa femme et de ses enfants. Elle a vécu assez âgée. Mais ça a été assez compliqué, disons, comme relation.

Et puis, il y a une troisième. Alors, la troisième, sur l’ensemble de la famille, il y a trois sœurs. La troisième est absolument géniale, Tatiana, qui, elle, refuse de rentrer en URSS. Les deux premières sont très politisées. Mais pas Tatiana. Tatiana n’est pas encartée. Elle décide de rester en Italie, de faire sa vie, et puis finalement, voilà que Gramsci est là, c’est son beau-frère, et que sa vie va être complètement prise par Gramsci, et elle est, si je vous m’autorisez, dans cette assemblée, de parler d’ange gardien, parce que franchement, il n’y a pas d’autre mot.

Elle est là constamment avec lui, constamment, et elle a un rôle finalement politique très important, parce que c’est elle qui sauve tout, avec Sraffa, et qui envoie tout, les documents, tous les cahiers, tout ce que Gramsci a pu écrire à Moscou. Donc heureusement qu’elle était là, elle a été à la fois présente sur le plan de l’aide morale, mais aussi sur le plan de l’œuvre, pour sauver l’œuvre de Gramsci. Parce que sinon, c’est vrai que ses cahiers auraient disparu, sans doute, et auraient été jetés, brûlés, enfin bon, c’est absolument évident. Et on aurait perdu… justement, les traces de cette pensée que j’ai voulu vous donner, vraiment à coup de hache.


Introduction 2 : La culture comme toile de fond de la pensée de Gramsci (Claude)

On ne comprend pas ce que Gramsci a pu produire comme concept si on n’a pas la toile de fond de la montée du fascisme, de l’installation du fascisme, du travail de la Troisième Internationale, des relations avec la Troisième Internationale, l’amitié avec les mines, etc.

J’ai sélectionné quelques thèmes importants. J’ai pas pu m’empêcher quand même de sélectionner le thème de la culture, parce que j’ai même animé la commission culture.

Quand il arrive à Turin, il va découvrir le monde de la faculté, mais il va découvrir aussi la culture socialiste. C’est-à-dire, il va rencontrer tous ces jeunes militants qui… lisent de l’économie, qui lisent énormément de choses.

Et lui, la culture qui va se faire, il se la construit par le biais d’une revue qui s’appelait La Voce, et qui était tenue par deux intellectuels, Papini et Previati, et les livres que ces gens-là publient. Et c’est une revue qui informe sur tous les domaines culturels. C’est aussi bien du théâtre, de la musique, de la littérature, de l’histoire et tout ce qu’on veut. Et qui ouvre un horizon extrêmement large sur tout ce qui se fait en matière de culture.

et qui donne deux objectifs : la pédagogie, donc mettre la culture à la portée de tout Italien, quel que soit son origine, et le renouvellement en profondeur du champ culturel italien.

Alors, la culture va apparaître chez Gramsci comme une question éminemment politique.

Le débat sur la culture prolétarienne vs culture bourgeoise

Donc, au sein de l’Internationale, mais au sein du parti socialiste, qui n’est pas encore le communiste, il va y avoir une opposition qu’on connaît bien, c’est l’opposition entre culture bourgeoise et culture prolétarienne.

On va avoir un courant qui défend l’idée que la culture de l’ouvrier doit se détacher de la culture bourgeoise, parce que c’est une culture de classe, et que la culture prolétarienne doit être une culture qui sera basée sur l’instinct, on le dira Enrico Leone, qui est un théoricien syndicaliste révolutionnaire, ou que la culture prolétarienne doit être libérée de tout le fatras que la culture bourgeoise a pu imprimer dans la tête des ouvriers.

Il va y avoir des gens qui défendent cette position-là. Donc ça vient de l’Internationale et ça existe aussi au sein de l’Italie. Par exemple pour Bordiga, dont Martine a parlé, il n’en est pas à parler en termes aussi négatifs de la culture, mais la culture pour lui ne doit pas être un sujet du parti, parce que c’est une affaire de maître d’école. Donc, maître d’école. La culture, c’est ce que transmet l’école. Ah, l’école ! Oui, c’est ce que transmet l’école.

Il y a une citation assez marrante d’Enrico Leone, partisan de la culture purement prolétaire :

’Le salut viendra de l’ouvrier, des classes aux mains calleuses et aux cerveaux non contaminés par la culture et la putréfaction scolaire.’

Il faut cultiver les militants. D’où la nécessité de créer des cénacles d’études d’art et de préparation culturelle. Il ne s’agit pas seulement de la formation politique des militants avec tout l’attirail des concepts marxistes qui vont être repris, mais il s’agit bien d’assimiler une culture qui est aussi une culture bourgeoise.

Au XIIIe congrès du PSI, il y a une opposition toujours autour de la culture entre Mussolini, qui représente le courant révolutionnaire du PSI, et Serrati, qui dit qu’il ne peut pas y avoir de révolution sans valeur culturelle.

Alors, pour Gramsci, il intègre, lui, le groupe culturel des étudiants socialistes en 1914, et il devient journaliste en 1915. C’est Le Cri du peuple. Il a un premier article sur Socialisme et culture.

Il va être très très critique à l’égard des défenseurs de la culture prolétarienne, en disant que ce que Enrico Leone, par exemple, véhicule, c’est un ramassis de préjugés sur la culture, l’intellectualisme et le prolétariat, et il affirme au contraire le rôle politique de la culture pour ses vertus d’émancipation.

Donc, un des mots d’ordre de Gramsci, c’est que le socialisme, c’est aussi l’émancipation par la culture. Donc l’émancipation, elle viendra bien sûr de l’émancipation des conditions matérielles, des conditions politiques, mais la culture devra jouer un grand rôle dans l’émancipation. Et évidemment, cette idée-là, on va la retrouver avec le concept d’hégémonie.

La culture comme outil d’émancipation

Alors, pourquoi c’est émancipateur ? C’est un truc un petit peu rigolo. Vous avez tous entendu parler de la formule de Socrate, le ’Connais-toi toi-même’. ’Connais-toi toi-même’, c’est une formule qui va être reprise par Vico, qui est un intellectuel, qui dit que le ’Connais-toi toi-même’ signifie pour la plèbe : ’Toi, la plèbe, connais-toi toi-même et découvre les valeurs dont tu es porteur.’

Donc Vico transforme le ’Connais-toi toi-même’ de Socrate en un mot d’ordre d’émancipation de la plèbe. Donc c’est ce qui va intéresser Gramsci. Et pour Gramsci, la culture est émancipatrice parce qu’elle permet à la classe dominée de prendre conscience de sa valeur, de l’égalité de tous les individus. Donc de l’égalité qu’elle a avec ceux qui prétendent justement être largement au-dessus.

Et la culture, elle va permettre à cette classe dominée de prendre progressivement conscience de sa propre valeur, et on retrouvera ça dans les luttes. aussi, j’y reviendrai après.

Les deux types de culture selon Gramsci

Pour Gramsci, il faut distinguer. Il y a plusieurs types de cultures qui peuvent exister, évidemment. Il peut y avoir la culture vernie, où on va toucher un peu à tout, avoir des infos sur telle activité culturelle, etc. Et puis, il y a la culture formation. Ce qu’on appelle la culture formation, ce n’est pas du tout la même temporalité.

La culture formation, c’est s’approprier un ensemble de connaissances, un ensemble de concepts, qui vont permettre d’enrichir et de développer la réflexion. Les deux ne sont pas incompatibles, il n’y a pas de jugement de valeur, mais ils n’ont pas le même rôle.

On peut avoir une culture très étendue sur l’ensemble de toutes les productions artistiques, c’est une chose, et puis à côté, la culture formation, c’est celle qu’on va acquérir à la fois par la lecture des théories, mais aussi par la pratique politique. Et c’est celle-là qui va former l’esprit à analyser les situations et du coup à essayer de penser des stratégies face à ces situations.

Il y a une double construction par la culture. Il y a l’émancipation de l’individu et il y a l’émancipation des groupes. Il y a les deux qui vont de pair.

L’Ordine Nuovo : Un relais culturel et politique

Quand on regarde ce qui va se produire dans Ordine Nuovo, le premier journal qui paraît en mai 1919, Ordine Nuovo va être ce relais culturel. Il va y avoir tout un tas d’informations concernant les activités culturelles, des dossiers sur des grandes lignes de la littérature, de la peinture, etc.

Ordine Nuovo va jouer complètement ce rôle-là. Mais il va y avoir en plus, c’est une revue, pendant le cours des grandes grèves, la période dont a parlé Martine, 1919-1920, les grandes grèves de Turin. Les journalistes d’Ordine Nuovo vont être dans les usines, surtout en 1920. Non seulement Ordine Nuovo va relayer ce qui se passe dans les usines, mais en 1920, ils seront à l’intérieur des usines pour les occuper, et il va y avoir un échange constant entre les ouvriers et Ordine Nuovo.

Pendant un mois, le journal ne paraît pas, parce qu’ils sont sur le terrain. Je pense que ça, c’est extrêmement important par rapport à la manière dont Gramsci fonctionne et a fonctionné. Il va créer de cette expérience quand même une nouvelle approche de la culture. La culture doit être politique. C’est-à-dire que la culture doit être aussi au service d’une lutte d’émancipation. La culture, ce n’est plus seulement la culture distrayante, ce n’est plus seulement l’information, mais la culture, elle doit être aussi ce qui est politique et ce qu’on va développer pour participer à la révolution.

La synthèse gramscienne : Culture bourgeoise et culture prolétarienne

Si je reviens à l’opposition de culture… Est-ce que c’est la troisième ? De culture prolétarienne, culture bourgeoise, il y a chez Gramsci quelque chose comme un dépassement. Chez Hegel, quand il y a une opposition entre des contraires, la phase qui permet de dépasser les contraires, c’est la phase qui opère une forme de synthèse, où chaque élément va produire un élément qui permet d’être articulé. C’est la dialectique.

Et donc, culture bourgeoise, culture prolétarienne… On peut dire que dans la nouvelle conception que Gramsci se fait de la culture, il va y avoir cette idée qu’on ne va pas rejeter la culture bourgeoise. La culture bourgeoise sera maintenue dans toute une partie de la richesse qu’elle peut apporter. Et puis, la culture bourgeoise, ça peut être aussi très complexe.

Après tout, si on regarde, moi je ne connais pas bien la littérature italienne, mais si on regarde la littérature française, Zola, Balzac, les romanciers du XIXe siècle, certes, n’ont pas été communistes, mais sont quand même sources d’analyses de choses dont on peut se nourrir aussi. Donc, on ne gomme pas la culture bourgeoise, mais par contre, la culture prolétarienne va devoir s’emparer de tout ce qu’elle peut avoir de positif et de constructif, mais cette culture prolétarienne, elle va orienter la culture sur le comment on s’en sert pour faire la révolution, comment politiquement la culture devient une arme pour changer le monde.

La critique des universités populaires

Quelle forme peut prendre la transmission culturelle pour Gramsci ? Gramsci était très opposé aux universités populaires. Elles n’étaient ni universités ni populaires, dit Gramsci.

Je suis contente parce qu’au début, je trouvais ça bien chez Gramsci, notre université populaire française qui a tourné Michel Onfray et Gramsci, mais Gramsci lui est opposé aux universités populaires. L’argument est intéressant, il dit que c’est une tentative d’annexion du peuple par l’élite, et autre élément vraiment intéressant, et ça c’est un argument de poids. Ce qu’il reproche aux universités populaires, c’est une forme d’enseignement qui ne permet pas de comprendre comment on produit les connaissances. Par exemple, l’école va communiquer toutes les formes de connaissances en maths, en histoire, en physique, en tout ce qu’on veut, avec comme objectif de donner un certain nombre de points importants, mais aussi de former le raisonnement.

Mais ce qui est encore plus formateur pour l’esprit critique et pour le raisonnement, c’est d’expliquer aussi aux élèves comment telle connaissance qu’on leur a fait ingurgiter a été produite par ceux qui ont produit la connaissance. Parce que du coup, on forge l’esprit critique. Donc l’idée, c’est vraiment ça, on acquiert une culture qui rend possible l’esprit critique, que si on a été formé à comprendre comment sont produites les connaissances.

Je vais prendre un exemple tout simple : la loi d’Archimède, c’est-à-dire : ’Tout corps plongé dans l’eau…’ On l’apprend aux élèves de manière extrêmement abstraite, mais si on essaie de comprendre d’où ça sort, ça sort d’une société où le moyen de transport essentiel, c’est la navigation, et où savoir comment un poids très lourd peut quand même réussir à flotter sur l’eau, il faut des physiciens qui s’intéressent à la question et qui réussissent à transformer un problème physique en problème mathématique et qui produisent une loi. C’est ça, comprendre comment une connaissance est produite. Ce n’est pas la recevoir toute faite, c’est avoir le processus, à la fois social et intellectuel, qui fait qu’on arrive à ce résultat.

Et là, du coup, on est armé pour lutter contre les pensées magiques, pour lutter contre les fake news, et pour lutter contre le complotisme. Si on enseigne ça, alors on est armé.

Sa critique sur les universités populaires, c’est de dire… ça ne sert à rien d’avoir une bourgeoisie intellectuelle qui dispense des connaissances aux gens si on n’explique pas comment ces connaissances ont été formées. Sa conception de la culture, c’est qu’on ne peut pas se contenter de la culture bourgeoise telle qu’elle est transmise par les bourgeois. C’est une culture qui va être un travail entre les deux, culture prolétarienne et culture bourgeoise.

Et les universités populaires sont tenues par les élites en direction des masses populaires, donc c’est ça qui pose problème. Et l’enseignement lui-même est marqué par ça, ça ne peut pas développer l’esprit critique si on n’apprend pas en même temps comment les connaissances sont produites. Et c’est ça qui est vraiment formateur dans l’assimilation de la culture.

Les grèves, le parti

Les conseils d’usine et le Biennio Rosso (1919-1920)

Le bilan des années d’accompagnement de la grève, dire les années 1919-1920. Qu’est ce que ça va apporter ? Pendant cette période, ce qui va être très nouveau, c’est que les commissions internes vont être remplacées par des conseils d’ouvriers.

C’est une bataille qui va être menée par les ouvriers de Turin, mais que les gens d’Ordine Nuovo vont accompagner. Donc la différence entre les commissions internes et les conseils d’ouvriers, c’est que les commissions internes étaient élues par les syndicats et étaient composées de syndiqués, et n’étaient élues que par les syndiqués. C’est quelque chose qui va être important dans la pensée de Gramsci, ce qui fait qu’on va avoir tendance quand même à avoir une structure bureaucratique, puisque on est dans l’entre-soi, et une structure bureaucratique qui risque d’étouffer la voix spontanée de la base.

Donc Gramsci va lutter et discuter beaucoup avec les ouvriers, et on va arriver à cette idée de conseil d’usine où certes, les représentants seront bien des syndiqués, mais où le vote sera élargi à l’ensemble de tous les ouvriers de l’usine. Ça modifie les choses.

Alors, qu’est-ce qui va se passer pendant ces grèves ? Les ouvriers vont prendre la direction de la production. Donc, ils vont à la fois montrer que la classe dominante… certes domine par tout un tas de médiations, mais par le savoir en tout cas, ce n’est pas sûr, puisque les ouvriers peuvent aussi faire tourner l’usine même en leur absence.

Donc il va y avoir cette expérience-là, et puis ce que va y voir aussi Gramsci, c’est que ce sont des modes de fonctionnement démocratiques, et que du coup, ça pourrait bien être les soviets italiens, c’est-à-dire ces formes d’organisation qui sont nées au sein de la classe ouvrière elle-même, et de laquelle pourraient naître les futurs cadres de la révolution.

Il y a une notion très importante pour Gramsci, c’est qu’il s’agit d’un mouvement spontané. Les grèves n’ont pas été déclenchées par un parti. Elles ont été certes soutenues par les syndicats, et encore pas jusqu’au bout. Il sera très critique par rapport à la CGIL après les années 1920.

Je reprends. Gramsci pense que le mouvement spontané doit être pris en compte par les partis, que ce soit le PSI ou le PCI. Le mouvement spontané ne peut ni être ignoré, ni méprisé. Parce que c’est un mouvement qui émane de la base, et que le rôle à ce moment-là de l’organisation politique, c’est de plutôt aller discuter et essayer de donner une expression politique à ce mouvement qui naît de la base.

On va voir que ça aura des répercussions sur la conception qu’il a du parti politique. Là aussi, dans le parti politique, on pourrait très bien avoir un mode de fonctionnement qui donne naissance à une machine bureaucratique.

La conception du parti politique chez Gramsci

Et peut-être que je n’aurais pas le temps de parler du Parti, donc je vais le faire maintenant. La machine bureaucratique, c’est quand apparaissent, quand les seules discussions qu’on ait, elles concernent le mode d’organisation. Donc je n’en dis pas plus. Voilà pourquoi ça m’a beaucoup intéressée de le faire parler.

Alors, le mouvement spontané pour Gramsci, ça représente les hommes réels. Et ça, c’est fondamental aussi. C’est-à-dire qu’il faut, dans le fonctionnement d’un parti politique ou dans la lutte politique, on peut avoir tendance à défendre des slogans, à mettre en avant un certain nombre d’idées qu’on croit être les meilleures et les seules valables. Or, si ça ne correspond pas à ce que la base pense, ressent, demande, on court à l’échec. Mais en même temps, on perd aussi toute possibilité de faire avancer le mouvement révolutionnaire.

Donc, constamment, Gramsci défendra cette idée qu’on doit tenir compte du mouvement spontané.

Lutte syndicale vs lutte politique

Alors, donc les conseils d’ouvriers, c’est les soviets. Il y a un point important que va déduire de cette expérience, c’est la différence entre la lutte syndicale et la lutte politique. Et ça aussi, c’est quelque chose qui peut nous faire réfléchir encore aujourd’hui.

Pour lui, l’activité syndicale, c’est une activité qui est essentiellement basée sur des revendications matérielles. Et ce qui va caractériser le syndicat, c’est au fond qu’il peut très bien se contenter de la satisfaction de revendications matérielles, sans pour autant mettre en cause le système capitaliste.

Alors, je prends des précautions. Ce n’est pas un jugement porté sur ce qui se fait aujourd’hui, mais c’est bien une analyse que fait Gramsci à l’époque où il a vécu toutes ces luttes. Peut-être qu’aujourd’hui, on aurait des syndicats plutôt révolutionnaires, et puis on a malheureusement une bande de syndicats très réformistes.

Ce qui va caractériser pour lui la lutte syndicale, c’est qu’elle est essentiellement défensive. Et du coup, ce qui est intéressant, c’est de voir ce qu’il y a en face. Donc la lutte politique, elle doit être essentiellement offensive. Et la lutte politique, elle se donne comme objectif de détruire le capitalisme. La lutte politique, elle se donne comme objectif un changement radical de société avec un changement radical de rapport de classe et la dictature du prolétariat, sur laquelle je reviendrai après.

Le front unique et la montée du fascisme

Dans le rapport du Parti à ces mouvements spontanés, que le Parti ne doit évidemment pas ignorer, mais il peut avoir un apport qui permettra d’élaborer, à l’aide des concepts marxistes ou à l’aide des expériences de l’Internationale, d’élaborer ce qui est en train de se jouer au niveau du vécu, au niveau de la base.

Comme Martine l’a dit tout à l’heure, la grève de 1920 va échouer, c’est ce que Gramsci va se poser comme question. La grève a été limitée à Turin, à quelques villes du Nord, mais à aucun moment il n’a été question d’une grève générale, qui aurait pu donner aux prolétaires à ce moment-là les moyens d’aller beaucoup plus loin. Il n’y avait pas les forces.

Mais lui, il l’interprète aussi comme étant une bonne raison de lutter contre le réformisme de la CGIL et de fonder le Parti Communiste. Donc voilà, pour les éléments de ces grandes grèves auxquelles, il faut insister, ils ont participé.

La conception du parti chez Gramsci

Concernant la conception du parti, je vais juste ajouter quelques réflexions de Gramsci. Comme l’a dit Martine tout à l’heure, c’est vrai que Gramsci a défendu la position du front unique. Je reviens un tout petit peu en arrière.

On est dans les années 1921-1922, Mussolini a fait la marche sur Rome en 1922, et le climat à ce moment-là est absolument épouvantable, parce qu’il y a des meurtres, il y a des assassinats, il y a des attaques constantes contre les syndicats, contre les partis. C’est la terreur, la terreur organisée dans la société. Évidemment, les assassinats commis par les fascistes restent impunis, et ça conduira effectivement à l’enlèvement et à l’assassinat de Matteotti.

Donc c’est une période extrêmement difficile, extrêmement dure. Violente. Très violente. Et donc se pose la question : est-ce que le parti communiste va être créé ? Va se poser la question de : est-ce que le parti communiste essaie de construire l’opposition et la révolution en restant tout seul dans son coin, ou est-ce qu’on essaie le front unique ?

À ce moment-là, c’est la position de l’Internationale. L’Internationale communiste demande aux pays où les choses se passent ainsi de faire un front unique. Le front unique, ce serait le front unique avec les syndicats, mais aussi avec les partis.

Au niveau du PC d’alors, ça coince. Ils ne veulent pas. Bordiga ne veut pas. Au début, Gramsci n’est pas convaincu, mais je vais avoir une expression un peu vulgaire : on a l’impression qu’il a le cul entre deux chaises. C’est-à-dire qu’il ne sait pas trop où il veut aller. Il ménage la chèvre et le chou.

Dans ce débat où on est dans une situation où le fascisme a développé quelque chose d’épouvantable : pourquoi les communistes de Bordiga veulent rester tout seuls ? Pourquoi ils ne veulent pas aller au front unique ? Et pourquoi les autres veulent le front unique ?

Il y a un dilemme entre conserver son identité, on écoute des communistes plus réguliers en masse, et la question de l’efficacité. C’est-à-dire que : est-ce qu’en étant dans ce front unique, le PC risque de perdre son identité ? Mais au contraire, est-ce qu’en restant tout seul, est-ce que le PC ne va pas se condamner à l’inefficacité et disparaître ?

Toute ressemblance avec l’actualité serait parfaitement fortuite. L’idée de cette rencontre, de cet échange, on aura forcément des positions qui ne seront pas les mêmes, mais l’important, c’est pas de tomber d’accord, c’est plutôt d’essayer d’échanger et de voir comment on va s’enrichir en construisant quelque chose à partir de nos pensées divergentes, ou peut-être pas d’ailleurs.

Ce que Gramsci veut faire d’un parti communiste, c’est un parti qui s’adresse à tous les prolétaires, et pas seulement à une petite couche qui pourrait être éventuellement convertie, mais s’adresse à tous les prolétaires, et à les amener sur le terrain du communisme. Et pour lui, il y a trois mots d’ordre : information, agitation, organisation.

Gramsci et l’Internationale communiste

Gramsci va être représentant de l’Italie dans la Troisième Internationale, ce qui fait qu’il ira à Moscou. Il servira d’intermédiaire entre les Italiens et l’Internationale. Et à un moment donné, il sera le représentant de l’Internationale à Vienne.

Par rapport à l’Internationale, il y a aussi une constante dans la conception politique de Gramsci, c’est qu’on ne peut pas appliquer dans tous les pays un mot d’ordre qui serait un mot d’ordre général. Il insiste énormément sur le fait que le mot d’ordre ne peut avoir d’efficacité ni de sens, que si on l’adapte à la réalité du pays en question.

Donc, c’est ce qui va le conduire à transformer la formule des soviets, des ouvriers et des paysans en république fédérale des prolétaires et de la paysannerie. Pour Gramsci, on ne peut pas être un dirigeant efficace et intelligent si on ne tient pas compte des conditions concrètes qui sont celles du pays, qui sont à la fois des conditions économiques, politiques, mais qui sont aussi des conditions héritées d’une histoire.

L’histoire de l’Italie, marquée par l’horizon du Risorgimento, a créé des conditions quand même très particulières en faisant cette fracture entre le nord et le sud. L’autre élément, c’est le statut féodal, et la question du Mezzogiorno. Donc, il va écrire tout un article sur le Mezzogiorno et faire une étude qui essaie d’analyser comment on a pu en arriver là et comment il faudrait faire autrement pour en sortir.

La formation des cadres du parti

Gramsci, on revient donc à la culture et à la formation, Gramsci insistera toujours sur la nécessité de former des cadres du parti. Le parti communiste a connu cette phase où il y avait une formation extrêmement poussée des cadres, par exemple, puisqu’on avait les petites écoles de cellules, les écoles de fédération, les écoles fédérales et centrales. On a connu ça dans le parti. Les militants de la ville où j’habitais pouvaient soit trouver un médecin qui leur permettait d’avoir un petit budget, ou alors prenaient un mois de leurs vacances pour aller se former. C’était les camarades à la secu qui bloquaient les dossiers. C’était vachement bien organisé. C’était un parti organisé.

La question, là, c’est aujourd’hui… Aujourd’hui, on fait quoi ?

Hégémonie, domination et direction

On va attaquer les concepts gramsciens bien connus, c’est-à-dire mal connus, sauf par la droite apparemment, c’est-à-dire l’hégémonie, la guerre de position, la guerre de mouvement, et direction/domination.

Guerre de manœuvre ou guerre de mouvement ? Je vais partir d’une première distinction qui est faite par Gramsci entre domination et direction.

La révolution prolétarienne, c’est, comme le nom l’indique, le prolétariat qui va prendre le pouvoir pour dominer la classe bourgeoise. Dans ce processus révolutionnaire, où avant le processus révolutionnaire, on est dans un système de classes antagonistes, où il y en a une qui domine et l’autre qui est dominée.

Avant la révolution, la bourgeoisie domine et le prolétariat est dominé, et la révolution, c’est changer l’ordre de la domination. Mais le prolétariat, et c’est ce qu’a montré la révolution russe aussi, en tout cas c’est ce que Lénine avait essayé de faire, et effectivement, Lénine et Gramsci sont amis, le prolétariat ne peut pas faire la révolution tout seul, surtout dans la Russie des années 1910-1915, où la masse exploitée, c’est la masse paysanne. Donc, le prolétariat va faire la révolution en s’associant à la classe paysanne. Et là, il ne s’agira pas d’un rapport de domination, puisque c’est des classes alliées, mais d’un rapport de direction.

L’idée, c’est que c’est le prolétariat qui donne l’orientation de la révolution, l’orientation, l’objectif vers quoi on va, c’est-à-dire la destruction du capitalisme et la mise en place d’une société d’abord socialiste, puis communiste. Et du coup, là, le rapport, ce sera plutôt un rapport de direction, c’est-à-dire qu’on va devoir faire en sorte que dans la manière dont le pouvoir est géré par la classe dominante, c’est-à-dire par le prolétariat, il y ait des équilibres d’intérêts qui tiennent compte de la classe alliée.

La question de l’hégémonie

Pour le dire autrement, il y a un point qui est finalement dans les écrits de Gramsci, qui vient de Marx, qui est repris par Lénine. Vous savez que pour Marx et Engels, si le prolétariat, c’est la classe révolutionnaire capable d’abolir définitivement toute classe, toute société de classe, c’est parce que la classe ouvrière n’est propriétaire de rien et que en tant que classe, elle n’exploite personne. Elle n’est pas classe exploitante. La seule liberté… qu’elle recherche, c’est se libérer de ses chaînes.

Donc l’idée, c’est que la révolution socialiste mettra vraiment fin au capitalisme à condition que le prolétariat se rappelle qu’il est la seule classe capable de libérer de tout rapport de classe en ne cherchant pas à exploiter ou à remettre en place des rapports d’exploitation.

C’est très important. C’est là qu’on trouve la différence entre politique et syndical. C’est-à-dire que dans le syndicat, dans la lutte syndicale, on va défendre les intérêts matériels et du coup on peut rester dans le corporatisme.

Un des dangers, si le prolétariat prend le pouvoir et n’a pas une réflexion et une formation politique constantes pour veiller aux intérêts corporatifs qui pourraient très bien se retrouver dans le mode de gouvernement ou dans la manière dont l’État va s’organiser.

Et donc Gramsci dit que le prolétariat qui va dominer la classe bourgeoise doit veiller à ce qu’il y ait un équilibre des intérêts qu’elle représente avec les intérêts de la paysannerie, qui est la classe alliée, et faire attention que les objectifs qu’elle poursuit ne soient pas uniquement des objectifs qui soient ses propres intérêts.

Structure et superstructure

Donc ça, ça me semble une notion extrêmement intéressante. On en arrive à cette notion d’hégémonie. Donc il y a domination/direction… Domination de la classe antagoniste, mais direction de la classe alliée.

L’hégémonie, c’est un concept qui vient de Lénine. Lénine utilise ce concept pour penser justement l’alliance entre la classe prolétaire et la paysannerie. Pour Lénine, il ne peut pas y avoir de révolution sans alliance de classes, dont l’une cependant assure la direction des luttes et la conquête du pouvoir.

Donc Gramsci va reprendre cette idée. Et donc l’hégémonie, qu’est-ce que c’est ? C’est tout le processus qui va permettre l’alliance entre les deux classes qui font la révolution et qui impose la direction de la révolution.

Comment Gramsci va modifier et enrichir le schéma ? Je passe par une autre distinction qui est introduite par Gramsci et qui est de repenser la relation entre structure et superstructure. C’est pas rien. Vous savez que dans la théorie marxiste, la théorie de Marx et Engels, on a une conception de la société comme étant une conception matérialiste, ce qui signifie que ce qui existe vraiment, ce sont les rapports matériels au sein de la production. Donc ça, c’est la base. Qu’est-ce qui fait exister une société ? C’est la manière dont on va travailler pour produire ce qui satisfait les besoins, et comment, en fonction des différentes époques et des modes de production qui vont se succéder, comment on organise le travail, qui travaille ? Pour qui on travaille ? Qui récupère la plus-value.

L’idée dans la théorie marxiste, c’est qu’effectivement, le support de tout ce qui existe dans la société, c’est ce qui se passe au niveau de l’économie et de la satisfaction des besoins matériels.

Il va y avoir une reprise par Boukharine d’une vulgate marxiste qui accentue le côté très mécanique, comme si, au fond, les conditions matérielles d’existence déterminaient entièrement les modes de pensée et toutes les structures qu’on a trouvées dans la société.

Par exemple, dans L’Idéologie allemande, ce que Marx et Engels étudient de manière désordonnée, parce que ce n’est pas un livre achevé ni complètement construit, mais de manière extrêmement lumineuse par certains textes, c’est comment les modes de pensée, les systèmes religieux, les pensées philosophiques, les pensées politiques, etc., tout ce qui relève de la culture peut être compris comme étant le mode d’expression d’une classe, d’un rapport de force entre les classes, et comment, au fond, la pensée… d’un individu peut être le reflet de la situation et de la position qu’il occupe au sein de l’économie.

Donc il y a un côté très mécanique de cette pensée. Je pense que c’est un peu un détournement de la pensée de Marx, mais en tout cas pour Gramsci, ça ne peut pas fonctionner comme ça.

Donc lui, il va modifier ce schéma et expliquer ce qui relève donc de la superstructure, c’est-à-dire des formes d’organisation, dans la forme d’organisation, civile. En philosophie politique, et même aujourd’hui, on fait la différence entre société civile et société politique.

Aujourd’hui, c’est un peu ridicule, ce qu’on appelle la société civile, en gros, c’est les non-encartés, ceux qui n’ont pas choisi un parti politique dans lequel ils vont adhérer, se reconnaître et lutter. Et la société politique, ce serait tous les encartés, tous les hommes politiques et tous ceux qui essaient de faire de la politique. Et les femmes.

Gramsci va montrer que la société civile, ce n’est pas un ensemble de citoyens lambda qui vivraient chacun dans son coin, mais que la société civile, c’est un ensemble d’organisations très complexes. Ce qu’on appelle la société dite civile, elle est structurée par tout un tas de réseaux : les syndicats, les regroupements culturels, les associations, les partis politiques, les églises. Il y a tout un tas de réseaux qui structurent cette société civile.

Et ce à quoi va aboutir, c’est que ces réseaux ne sont pas indépendants de la politique. Ces réseaux sont aussi porteurs de certaines orientations politiques.

Être syndiqué dans tel syndicat ou dans tel autre, ça ne relève pas seulement de la défense des intérêts corporatistes, c’est aussi la défense d’une certaine vision de la société.

Aller prendre dans les cours de tennis privés ou aller faire de la gym avec le centre socioculturel du coin, c’est aussi différent, même si c’est pas directement politique.

Ce sur quoi va insister Gramsci, c’est que cette société civile est parcourue de tout un ensemble d’organisations – moi je vais un peu plus loin que la manière dont il le formule, mais qui est traversée aussi par la lutte des classes.

Cette société civile inclut toutes ces superstructures, et les superstructures, ça inclut tout ce qui relève de la pensée. Et Gramsci arrive à cette idée qu’il n’y a pas une réalité, l’économie et les superstructures qui en dépendraient, qui seraient des existences dérivées, mais qu’il y a deux types, il y a deux réalités qui existent. Et que si on veut faire la révolution, on devra tenir compte des deux.

Il y a effectivement la structure économique et il y a toutes les superstructures qui peuvent être aussi objets de luttes internes qui sont en fait la lutte des classes.

Ce qui est intéressant dans cette conception-ci, : ’c’est mieux que Michel Foucault.’ En fait, il y avait Althusser aussi qui parlait d’autonomie relative de la superstructure.

En lisant Gramsci, il y a aussi une lutte très importante qui émerge. C’est que les luttes pour supprimer le capitalisme, ou les luttes pour se protéger du capitalisme, mais si on est politique, on est offensif, donc on va y aller carrément. Les luttes pour se défaire du capitalisme, ce sont bien sûr des luttes économiques, ce sont des luttes matérielles pour essayer de modifier la manière dont ça tourne, mais ce sont aussi des luttes à tous les échelons de la société, c’est-à-dire dans toutes ces superstructures qui quadrillent la société et qui portent elles aussi l’empreinte de la lutte des classes.

L’hégémonie culturelle et la littérature populaire

Voilà ce que j’ai trouvé extrêmement intéressant dans ça. Alors, l’hégémonie. Comment est-ce que notre ami Gramsci va penser l’hégémonie ? L’hégémonie, c’est ce qui va être mis en place chez Lénine pour qu’il y ait l’alliance des classes. Chez Gramsci, l’hégémonie, ça va être aussi ce qui va être mis en place pour la conquête du pouvoir de la classe dominée, et pour que la classe dominée, qui a conquis le pouvoir, puisse se maintenir au pouvoir.

Qu’est-ce que ça va être, en gros, l’hégémonie ? Ça va être toutes ces productions, toutes ces luttes qui vont être menées au niveau des superstructures, mais ça peut être aussi toutes les productions culturelles qui vont permettre d’obtenir que le rapport de domination devienne un rapport consenti.

Je reviens un petit peu en arrière. Quand les bolcheviks prennent le pouvoir, l’idée c’est de mettre en place la dictature du prolétariat. Alors là aussi il y a eu des débats dans le parti….

Donc la dictature du prolétariat, c’était justement la mise en place de cette hégémonie qui allait permettre de créer une alliance pour dominer effectivement la bourgeoisie.

Dans la pensée de Gramsci, l’hégémonie, ça peut être ce qui a manqué dans certaines luttes des ouvriers pour que la prise du pouvoir devienne possible. Par exemple, au moment des grandes grèves de 1919 et 1920, le rapport de force économique est déjà très en défaveur des grévistes, mais au niveau des rapports culturels, il n’y a pas d’hégémonie de la classe ouvrière.

Deuxièmement, ça va servir aussi à une classe à conserver le pouvoir. L’État va être considéré par la théorie marxiste et par Lénine comme étant le moyen politique dont dispose une classe pour assurer et faire durer sa domination sur une autre.

L’État, c’est l’ensemble des structures qui vont permettre de mettre une classe au pouvoir, une classe dominante, et qui va permettre aussi de maintenir la domination de cette classe. La domination, elle peut reposer sur des moyens coercitifs. Les moyens coercitifs, c’est bien sûr la police, l’armée, les lois, certains juges, on le voit bien au moment de la montée du fascisme, comment ça se passe… en Italie, c’est la prison, c’est l’exil, c’est toute la mise en place de ces moyens qui vont imposer aux dominés la domination.

Ça ne peut pas durer, dit Gramsci. Il faut donc que la classe qui a le pouvoir mette en place tout un ensemble de procédures qui vont permettre de légitimer le pouvoir de la classe dominante, c’est-à-dire de faire accepter par les dominés que la classe dominante soit dominante. C’est ça l’hégémonie.

Et l’hégémonie culturelle, c’est quand on a pu développer suffisamment une culture qui légitime le système en place pour que ceux qui sont dominés, par le biais de cette culture, acceptent la domination.

Alors, tu parlais tout à l’heure de la littérature populaire. Quand il arrive en prison, Gramsci se fait tout un programme… de lecture. Effectivement, il va étudier comment la littérature populaire véhicule aussi l’hégémonie de la classe dominante. C’est très très important par rapport au parti quand on voit ce que nous on a perdu par rapport à ça.

J’en dis pas plus. Quand j’étais gamine avec mes enfants, ça avait déjà disparu, on avait Pif et maintenant on a Le Petit Quotidien. Et moi j’ai deux personnes qui m’ont parlé du Petit Quotidien : une dame qui est vraiment une dame toute simple et puis une autre qui travaille aux archives. Et les deux ont dit : ’Le Petit Quotidien, mais c’est génial, c’est génial !’ Donc voilà, l’hégémonie, ça va être ça.

Conclusion : L’héritage de Gramsci

Un petit détail. Pour l’hégémonie culturelle, quand j’ai passé le CAPES, c’est-à-dire il y a une cinquantaine d’années, il y avait des textes de Gramsci qui étaient donnés à l’oral du CAPES, comme textes d’études et de commentaires. C’était une épreuve. Avec des textes, des lettres de Gramsci. Et sur les premiers livres que j’utilisais avec les élèves, on avait toujours, toujours des extraits de Gramsci à faire commenter aux élèves.

Quand j’ai passé l’agrégation interne, il y avait au programme Marx, L’histoire, en philosophie, on pense Marx. Je ne sais plus comment s’appelaient les cours par correspondance. On avait un cours d’histoire où il n’y avait pas un mot de Marx. Et Marx est quand même tombé.

Je reviens par là où j’avais commencé : la géographie autour de Gramsci. Je vais vous donner des étapes de pèlerinage, si ça vous intéresse, si vous allez en Italie.

Vous avez donc la maison natale de Gramsci en Sardaigne que vous pouvez voir, mais qui est très politique. Et puis il y a la prison de Turi dans les Pouilles, à côté de Bari, qui est visitable, et il y a quelque chose autour de Gramsci là-bas. Ils viennent de sortir un petit livre. La prison a organisé avec les prisonniers L’albero del riccio (L’Arbre du hérisson). C’était un récit de Gramsci à ses enfants. Donc voilà, c’est un très beau livre fait à destination des prisonniers non-voyants.

Et puis, vous avez bien sûr à Rome le cimetière acattolico, c’est-à-dire qui n’est pas catholique, c’est-à-dire le cimetière protestant, où il y a la tombe de Gramsci. Ses cendres ont été transférées d’abord dans un grand cimetière de Rome, et de là, dans le cimetière acattolico.


Addendum : Les interprétations réformistes de Gramsci : une trahison de l’hégémonie révolutionnaire

De Michel Sautel

Depuis plusieurs décennies, la pensée d’Antonio Gramsci est l’objet d’un usage paradoxal : ce théoricien marxiste, forgé dans l’expérience des luttes ouvrières et emprisonné par le fascisme, est souvent mobilisé aujourd’hui par des courants réformistes, sociaux-démocrates, voire libéraux, pour justifier une politique d’accommodement avec l’ordre capitaliste. Ce détournement mérite une critique rigoureuse, car il révèle moins la richesse du concept d’« hégémonie » que son édulcoration stratégique.

D’autant que des dirigeants communistes actuels, neo-liquidateurs, prônent autour du film sur Berlinger (sortie incessante) une voie eurocommuniste en osant s’appuyer sur Antonio Gramsci.

1. L’hégémonie réduite à une stratégie culturelle

Chez Gramsci, l’hégémonie est indissociable de la lutte de classes : elle désigne la capacité d’une classe à diriger la société non seulement par la contrainte, mais aussi par le consentement, en imposant ses valeurs et ses visions du monde comme universelles. Or, dans les lectures réformistes, l’hégémonie est réduite à une « bataille culturelle » autonome, détachée de la base matérielle et du projet révolutionnaire.

Cette réduction transforme Gramsci en un penseur de la « communication politique » et du marketing idéologique, au détriment de son inscription dans la tradition marxiste de la prise du pouvoir d’État. L’idée que la lutte culturelle suffirait à transformer la société sans affrontement avec l’appareil d’État trahit radicalement l’intention gramscienne.

Pire jusqu’à faire de l’accession à une nouvelle suprématie culturelle, un présupposé, une condition indispensable d’un avènement révolutionnaire : l’inverse de la pensée du mouvement de Gramsci

2. La neutralisation de la stratégie révolutionnaire

Gramsci distingue guerre de mouvement (l’assaut frontal, comme en Russie en 1917) et guerre de position (l’accumulation de forces sociales et idéologiques dans les sociétés occidentales complexes). Cette distinction n’implique nullement un abandon de la révolution, mais un ajustement stratégique.

Dans les Cahiers de prison, Gramsci distingue précisément la guerre de position de la guerre de mouvement, sans pour autant dissoudre la première dans une logique de conciliation :

« La suprématie d’un groupe social se manifeste de deux manières, comme ‘domination’ et comme ‘direction intellectuelle et morale’. Un groupe social est dominant des groupes adversaires qu’il tend à ‘liquider’ ou à soumettre par la force armée ; il est dirigeant des groupes voisins et alliés » (Cahiers de prison, Q13, §17).

Les lectures réformistes, en revanche, absolutisent la « guerre de position » pour en faire une justification du gradualisme parlementaire. Le long travail de construction d’alliances est interprété comme une fin en soi, sans horizon de rupture. On vide alors Gramsci de sa dimension révolutionnaire pour en faire un partisan du compromis permanent avec la bourgeoisie.

3. Le rôle de l’État vidé de sa dimension coercitive

Pour Gramsci, l’État n’est pas seulement un terrain de négociation ; il est un appareil de domination traversé par la coercition et l’idéologie. Les réformistes, eux, se servent du concept gramscien de « société civile » pour privilégier un travail culturel dans les institutions, les médias ou l’éducation, tout en minimisant la fonction répressive de l’État. Ils oublient que, pour Gramsci, aucun renversement n’est possible sans l’érosion simultanée de l’hégémonie bourgeoise et l’affrontement avec ses mécanismes de coercition.

Critiquer les lectures réformistes ne signifie pas réduire Gramsci à un schéma léniniste rigide. Sa force est précisément d’avoir pensé la complexité des sociétés occidentales, où l’appareil de l’État et la société civile sont profondément imbriqués. Mais reconnaître cette complexité ne doit pas conduire à dépolitiser son œuvre.

Gramsci n’était pas un précurseur de la « gouvernance » démocratique, mais un stratège du renversement de l’ordre capitaliste par la construction d’une contre-hégémonie. Le réduire au rôle de penseur de l’« adaptation » revient à trahir le projet qu’il s’était fixé :

« Il s’agit de vivre sans illusions, sans se faire d’illusions, mais sans se décourager » (Lettre à Tania, 19 décembre 1929).

4. Gramsci transformé en théoricien de la gouvernance

Enfin, la récupération réformiste de Gramsci conduit à en faire un penseur de la « gouvernance », voire du management. Son insistance sur l’intellectuel organique, sur le rôle de la culture et sur la formation d’une conscience collective est utilisée pour promouvoir un « leadership éclairé » au sein même des institutions capitalistes. Cette neutralisation académique transforme la critique en instrument de légitimation.

Gramsci lui-même affirme que l’hégémonie ne peut s’exercer sans une base matérielle solide :

« La structure et la superstructure forment un bloc historique, c’est-à-dire l’ensemble complexe, contradictoire, discutable, des superstructures est l’écho nécessaire de la structure » (Cahiers de prison, Q4, §38).

La bataille culturelle n’est pas autonome : elle reste inséparable de la lutte économique et politique.

5. Gramsci contre le gradualisme social-démocrate

Les réformistes tendent à transformer Gramsci en une figure compatible avec la démocratie libérale pluraliste. Mais Gramsci n’a jamais cessé de penser dans une perspective révolutionnaire. Même en prison, il affirme que l’objectif final reste la conquête du pouvoir par la classe ouvrière :

« La crise consiste précisément dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : dans cet interrègne surgissent les phénomènes morbides les plus variés » (Cahiers de prison, Q3, §34).

Ce constat n’invite pas à s’adapter indéfiniment à l’ordre existant, mais à préparer les conditions de sa transformation radicale.

Il est indispensable de revenir à la radicalité gramscienne

L’usage réformiste de Gramsci consiste en une double opération : couper son œuvre de son horizon révolutionnaire et réduire sa stratégie à un gradualisme culturel. Or, relire Gramsci dans sa fidélité au marxisme signifie reconnaître que l’hégémonie n’est pas un substitut à la lutte de classes, mais sa forme la plus avancée dans les sociétés capitalistes développées.

Réhabiliter Gramsci, c’est donc rappeler que la guerre de position n’est pas un renoncement à la révolution, mais un chemin spécifique pour la préparer. Les lectures réformistes, en neutralisant sa pensée, transforment un stratège de l’émancipation en idéologue de l’intégration.

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