100 ans après, que reste-t-il d’Octobre ?

, par  N guyen loan , popularité : 3%

Lorsque j’étais au lycée, une de mes profs de russe m’avait ainsi résumé le sentiment des anciens soviétiques sur l’évolution de leur situation : « Du temps de l’URSS, il n’y avait pas grand-chose dans les magasins, mais on pouvait tout se payer. Maintenant, il y a tout mais on ne peut plus rien s’acheter ». Comme mes camarades de la délégation, j’ai été frappée par le contraste entre l’opulence apparente du centre-ville de Moscou - matérialisée notamment par l’offre pléthorique de boutiques de luxe – et le nombre de vieilles dames en âge d’être à la retraite qui balayent les rues ou de travailleurs immigrés qui livrent des repas à pied, un gigantesque sac sur le dos (sur le modèle de Deliveroo, qui se fait chez nous à vélo). Entre les nombreuses visites de monuments et de musées attestant l’écho que continue d’avoir l’expérience soviétique sur la mémoire russe, ce que j’ai trouvé assez éclairant, ce sont les contacts que j’ai pus avoir avec de jeunes russes non-communistes.

Rencontrés par hasard dans l’hôtel où nous dormions, Génia, Macha et Nikolaï – nés au moment où l’URSS s’effondrait - étaient venus d’Astrakhan à Moscou pour un concert de rock. S’ils ne peuvent avoir aucune nostalgie d’une époque qu’ils n’ont pas connue, ils témoignent en revanche de la dégradation des conditions de vie et de la dureté de la situation actuelle. Ils déplorent notamment l’état de délabrement de leur système éducatif et de leur système de santé. « Quand tu sais qu’un médecin ou un prof qui rentre actuellement sur le marché du travail ne gagne que 10 000 roubles par mois [environ 145 euros] alors qu’il faut sept ans d’étude à 100 000 roubles par an pour devenir médecin et que le loyer dans une grande ville peut atteindre 6000 roubles, tu comprends pourquoi le pays va mal », résume Génia. Il m’explique que lorsqu’il travaillait comme informaticien pour la Sberbank (plus grande banque d’Europe orientale et troisième établissement bancaire européen en termes de capitalisation boursière), il ne gagnait que 15 000 roubles par mois, et travaillait quasiment 7 jours sur 7. Nikolaï m’explique que certains de ses amis ne touchent même pas leur salaire tous les mois, et qu’il n’y a acun moyen pour les travailleurs de faire respecter leurs droits. Pour s’en sortir, les jeunes n’ont aucune illusion : il faut soit choisir une voie « bankable », soit avoir deux ou trois boulots, soit s’expatrier. Macha s’est ainsi réorientée vers la sécurité informatique alors qu’elle est passionnée de dessin. Ils ont beau aimer leur pays, l’idée de s’expatrier leur semble presque inéluctable. Ils me disent étouffer du climat réactionnaire dans le pays – notamment à cause du sexisme et de l’homophobie – entretenu aussi par Vladimir Poutine. Mais – signe que le président transcende nombre de clivages – les jeunes russes lui sont néanmoins reconnaissants d’avoir « sauvé le pays de l’éclatement » qui menaçait sous Eltsine.

Cette image quasiment intouchable de Poutine est en partie ce qui fait que les Russes ne sont pas plus politiquement vindicatifs, nous explique notre contact du KPRF Tatiana. Elle déplore que chacun préfère râler dans sa cuisine la bière à la main plutôt que de s’organiser politiquement. Pourtant en ce centenaire de la révolution d’octobre, à Moscou - où l’on voit à chaque coin de rue, et dans les paroles de nombreux Russes, les traces de l’URSS - le fait de pouvoir toucher du doigt cette exceptionnelle expérience soviétique nous rappelle que ce à quoi nous travaillons dépasse de loin le supplément d’âme à la démocratie bourgeoise dans lequel la direction de notre parti voudrait nous cantonner. Sans rester enfermés dans la nostalgie ou dans le fétichisme béat, nous garderons en nous la force de l’espoir généré par octobre 17, comme les révolutionnaires de l’époque portaient en eux la mémoire de la Révolution française ou de la Commune de Paris. Comme un rappel incessant à notre devoir d’oeuvrer pour faire crever ce système capitaliste – au prix du sang s’il le faut – et le remplacer par une démocratie ouvrière débarrassée de l’exploitation et des classes sociales.

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