Quartiers populaires, l’avenir du parti communiste !

Jeudi 9 juin 2022

Les quartiers populaires sont au cœur de la crise politique française, sur les enjeux de pouvoir d’achat, d’immigration, de tranquillité publique, et certains en font l’enjeu de l’intégrisme, du « séparatisme »…

La médiatisation présidentielle a organisé une opposition apparente entre ces quartiers qui auraient choisi Mélenchon par le communautarisme et le reste de la France qui aurait choisi Macron ou Le Pen par « identarisme ». Ce n’est pas seulement une simplification médiatique, c’est un mensonge dangereux qui divise les milieux populaires et sert les discours racistes à la Zemmour.

Ces quartiers sont au cœur de la vie économique et sociale, celle des « premiers de corvées ». C’est là qu’on trouve beaucoup des aides-soignantes, des agents de sécurité, des ubérisés de la logistique et des transports, des femmes et hommes de ménages, et beaucoup d’ouvriers et d’employés de l’industrie ou des services à l’industrie.

Biens sûr, tous ces métiers sont aussi dans les zones péri-urbaines, mais l’image de ces grands quartiers populaires qui ne seraient peuplés que d’inactifs assistés est complètement fausse. Il suffit de prendre un bus ou un tram tôt le matin dans un de ces quartiers pour voir tout ceux qui vont bosser… tout ce qui oppose ces quartiers au reste de la France est donc un mensonge. Ce qui divise la France, c’est l’opposition entre ceux qui n’ont que leur travail et leurs droits pour vivre et ceux qui possèdent et qui sont les vrais gagnants du capitalisme.

Militant communiste habitant dans une grande barre des minguettes, je sais que ces quartiers sont un des lieux essentiels de construction de l’unité populaire pour combattre tous les identitarismes et faire converger les luttes de tous ceux qui n’ont d’autres intérêts que leur travail et leur vie, ceux qu’il faudrait renommer par le nom qui les unit, « prolétaires », dans les quartiers populaires comme ailleurs. C’est pourquoi leur situation politique est importante. Si la pression du vote utile au premier tour des présidentielles n’a pas permis de transformer une belle campagne militante des jours heureux, c’est une terre de reconquête pour les communistes, une terre essentielle même sans laquelle ils ne retrouveront pas leur place dans la vie politique.

L’étude précise des résultats électorauxde Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle montre à quel point la médiatisation politicienne construit un discours contradictoire avec la réalité… un mensonge. Le vote Mélenchon serait un succès, ratant de très peu le deuxième tour et qui aurait pu gagner, ce qu’il va peut-être faire aux législatives. Il donnerait une nouvelle force à la gauche…

Pourtant la carte des résultats montre un vote Mélenchon très hétérogène régionalement, concentré dans les grandes agglomérations et en baisse sur 2017 dans la moitié des communes, un vote pompant largement toute la gauche mais sans mordre sur l’abstention, ni sur la colère noire populaire, ni sur la gauche dérivant vers le macronisme. Depuis 2012 et la première candidature de Mélenchon, la gauche s’est affaibli, fortement depuis 2012, et le petit rebond par rapport à 2017 n’est pas significatif tant les situations politiques, avec un sortant de gauche en 2017, avec un sortant de droite en 2012 et 2022, sont différentes.

L’analyse publiée sur les corrélations entre bas revenus, caractéristiques sociologiques (ouvriers, cadres, diplômés, immigrés) montre au contraire l’hétérogénéité de ce vote, et de fait son incapacité à devenir majoritaire. Mélenchon n’est pas le vote des bas revenus, il est rejeté par le monde ouvrier qui s’est massivement abstenu, il n’est le vote des citoyens d’origine immigrée que dans les grandes agglomérations. En fait, il est tout simplement ce qui reste ou presque de la gauche, ses bons résultats se font là où la gauche était très forte et n’a pas (encore ?) été mangée par l’abstention ou le vote extrême-droite.

Jean-Luc Mélenchon ne se fait aucune illusion sur le rapport de forces électoral. Il aurait pu ouvrir le débat largement sur les raisons de son troisième échec et peut-être interroger sa tactique du vote utile notamment dans les dernières semaines, qui a certes fonctionner pour réduire les verts, les communistes et les socialistes, mais qui a dans le même temps fait grimper Macron par ceux qui ne voulaient pas de Le Pen, et Le Pen par ceux qui ne voulaient pas de Macron. Le vote utile était un piège et Mélenchon le sait bien. Mais il considère qu’il en est malgré tout le gagnant en s’imposant à gauche, en imposant son accord législatif qui lui assurera non pas Matignon, mais un groupe fort à l’assemblée et les moyens financiers qui vont avec.

Après le troisième échec de Mélenchon, contre tous les identitarismes, les communistes doivent patiemment travailler à reconstruire une identification de classe

Les communistes doivent tenir compte de cet échec de Jean-Luc Mélenchon à « unir le peuple ». Loin de ses idées et pratiques, loin de s’appuyer sur les « identités meurtrières » [1] à la gilet jaune qu’affectionne Mélenchon pensant les consolider à son service, ils doivent chercher à mobiliser ouvriers et premiers de corvées des services, toutes les origines immigrées ou non ensemble, les espaces urbains, péri-urbains et ruraux, de la région parisienne et de province. Il est impossible de construire un rassemblement populaire majoritaire avec un peuple divisé et c’est tout le problème de l’échec des luttes sociales des années Hollande puis Macron. De ce point de vue, l’enjeu du travail et de l’entreprise est décisif. C’est là que la conscience de classe peut se reconstruire, que des militants peuvent se forger, enracinés dans une classe sociale qui assume l’affrontement avec le capital. Mais cela se joue aussi là où le peuple vit ensemble, là ou le rassemblement peut se faire avec les couches sociales diverses qui ont intérêt à retrouver le chemin d’un rassemblement populaire.

Une première étape indispensable est de sortir des représentations toutes faites qui mettent des étiquettes médiatiques faciles sans voir la société qui se transforme. Ainsi, si la construction médiatique de Zemmour révèle les peurs et les fantasmes du grand remplacement qui existe dans une partie de la population, la vérité est que la France fait vivre ensemble des personnes d’origines diverses, comme le montre la progression des « mariages mixtes », ou les diversités d’origine dans les milieux militants toujours plus forte dans les représentations syndicales, mais aussi dans de très nombreux conseils municipaux, ou encore le refus de la majorité des musulmans de céder aux injonctions salafistes du « séparément ».

Comme le montre le metteur en scène Ahmed Madani, la jeunesse des quartiers populaires cherche à vivre, loin des étiquettes et des idées toutes faites, dans « les contradictions qui se nouent entre divers parcours, les échos et résonances qui s’articulent entre l’intime et le politique, entre les contextes familiaux, socio-économiques et historiques », dans « cette énergie lumineuse qui fait fi de tout misérabilisme, dans cette quête d’amour, souvent contrariée, dans cette volonté farouche de s’emparer de son destin », face « au poids des religions et des traditions, les règles des cités, le machisme des garçons, la violence faite aux filles, comme l’addiction au virtuel » [2]

Mélenchon avec la créolisation a cru trouver le « bon mot » anti-zemmour. Mais en restant à une lecture culturelle des milieux populaires, il ne peut montrer la nature nécessairement de classe de l’unité du peuple. Il reste prisonnier de son choix social-démocrate, incapable de repérer ce qui peut construire l’unité d’une jeunesse confrontée au marché, à la concurrence, aux inégalités, et qui peut tout aussi bien choisir de tenter d’en profiter, d’être du coté des gagneurs que ce soit dans les start-up ou le trafic, ou d’y résister, d’organiser des solidarités comme le font d’innombrables associations. Ce n’est pas aux idées de Zemmour que la jeunesse des quartiers populaires est confrontée. C’est aux contradictions de la société française et à ses divisions, celles héritées de l’histoire coloniale, comme celles nées de la crise du capitalisme, du recul des services publics et donc des droits, de la précarisation généralisée par l’uberisation qui commence par les jeunes. Et aussi des contradictions politiques issues justement de la crise de la gauche, de son échec politique symbolisé par la transformation macroniste de Hollande.

Mélenchon se place dans les quartiers populaires comme Mitterrand dans les années 80 après la marche de l’égalité partie des minguettes. Il tente d’instrumentaliser les contestations à son service comme Mitterrand l’avait fait avec SOS racisme, générant de terribles désillusions dans les quartiers, comme le disent ceux qui ont fait cette marche des minguettes.

La reconquête des quartiers populaires pour les communistes doit donc refuser à la fois tout électoralisme, et toute division opposant ces quartiers au reste du peuple. Elle doit bien sûr mener la bataille pour les droits, les services publics, en montrant à quel point elle est la même en zone rurale comme urbaine, dans le nord comme dans la région parisienne. Elle doit valoriser toute la richesse de ces quartiers, montrer à quel point ceux qui y sont nés sont partout dans la société, dans l’économie, la culture, le sport. Elle doit construire l’unité populaire sur les seules bases qui la permette, des bases de classes, indépendantes des origines et des religions.

Ce sont des questions que les communistes vénissians avaient mis sur la table lors d’une rencontre des quartiers populaires en visio pendant le confinement.

Cela suppose de reconstruire un mouvement de la jeunesse communiste dans les quartiers qui rompe avec l’électoralisme, notamment dans les villes qui sont ou ont été communistes, qui ouvre un espace de construction par les jeunes d’un engagement politique pour une autre société, une société qui refuse la loi du plus fort, de l’argent, de la guerre, une société ouverte au monde tel qu’il se transforme face à l’impérialisme en recul. C’est donc en affirmant leur projet communiste, de rupture avec le capitalisme et l’impérialisme et donc en affirmant un projet de « socialisme à la française » que les communistes peuvent ouvrir le chantier d’un rassemblement populaire majoritaire. Et si cela se joue bien sûr au travail, le lieu de pratique de l’unité des prolétaires, elle se joue aussi dans les quartiers populaires, le lieu de pratique du vivre ensemble populaire.

en décoration de cet article, la fresque magnifique réalisée par des ados des minguettes justement…

[1titre d’un excellent livre de Amin Maalouf

[2citations d’un article de Telerama